Dans l’Ordre du presbytérat, les prêtres sont coopérateurs de l’Ordre épiscopal, dans l’accomplissement de la mission confiée par le Christ (Décret de Vatican II sur le ministère et la vie des prêtres, 2)

L’appel au ministère presbytéral

La troisième question que je propose au synode diocésain concerne l’appel aux ministères et le témoignage de l’appel du Seigneur à la vie consacrée. Dans cet éditorial, je voudrais faire saisir le sens de la question à propos des prêtres, le ministère presbytéral, reliée à la sacramentalité de l’Eglise (première question proposée au synode diocésain). Je traiterai du ministère diaconal, des ministères non ordonnés et de la vie consacrée dans d’autres éditoriaux.

Pour la plupart des médias, qui reflètent l’opinion publique, l’Eglise catholique traverse une crise profonde dont les signaux objectifs sont la diminution du nombre des prêtres et le  manque de vocations sacerdotales.

Nombre de prêtres dans le diocèse de Tournai depuis 1950

En parcourant l’Annuaire du diocèse de Tournai, de 1950 à 2011, voici quelques chiffres. Les prêtres sont (sauf pour 1950) habituellement répartis entre prêtres incardinés (du diocèse de Tournai), religieux et prêtres issus de diocèses étrangers. Depuis les années 1950 (mais pas en 1950), l’Annuaire indique le nombre de prêtres sans fonction, dénommés, ensuite, émérites.

 

Nombre de prêtres dans le diocèse de Tournai, selon les années qui sont un multiple de dix, depuis 1950, ainsi qu'en 2011
Année Nombre de prêtres Emérites Religieux De diocèses étrangers
1950 1277
1960 1348
dont 1142 incardinés
106 168 38
1970 1388
dont 1092 incardinés
131 208 88
1980 1185
dont 916 incardinés
134 207 62
1990 875
dont 638 incardinés
155 137 50
2000 618
dont 523 incardinés
167 69 26
2010 458
dont 313 incardinés
140 94 51
2011 431
dont 295 incardinés
132 87 49

 

Un autre signal est la diminution du nombre d’ordinations au ministère presbytéral. Je m’en tiens à ceux qui ont été ordonnés pour le diocèse de Tournai (pas les religieux, ni les prêtres d’autres diocèses).

 

Nombre d’ordinations au ministère presbytéral, selon les années qui sont un multiple de dix, depuis 1950, et, par année, durant la décennie 2001-2011
Année Nombre de prêtres ordonnés
1950 41
1960 22
1970 9
1980 1
1990 5
2000 4
2001 0
2002 0
2003 1
2004 0
2005 0
2006 0
2007 0
2008 0
2009 1
2010 1
2011 1

 

Voilà pour les éléments objectifs des statistiques. Pour les interpréter, afin de comprendre les courbes de nombres, on peut recourir à la sociologie, teintée d’un peu d’idéologie, selon les décennies. Je ne suis pas sociologue.

Je m’en tiens aux interprétations liées au discours ecclésial durant les dernières années.

S’il fallait désigner un lieu où le ministère et la vie des prêtres ont reçu une impulsion décisive, c’est, selon l’avis de la majorité des pasteurs, des théologiens et de l’ensemble du peuple de Dieu, le concile Vatican II (1962-1965). Le chemin parcouru est immense.

Décret de Vatican II sur le Ministère et la Vie des Prêtres (7 décembre 1965)

Etapes de la rédaction

En juillet 1960, la commission préparatoire de la discipline du clergé et du peuple chrétien reçoit la tâche de rédiger des documents consacrés à des questions particulières : la répartition du clergé, la sainteté des prêtres, les devoirs des curés, les offices et bénéfices ecclésiastiques, la cura animarum (le soin des âmes), les honoraires de messes…

A la fin de la première session du concile (1962), la commission préparatoire est partiellement renouvelée et elle reçoit la mission de réduire le texte rédigé avant 1962, si bien qu’en octobre 1964, il ne reste que quelques propositions à soumettre à l’assemblée conciliaire. La réaction de l’assemblée est vive. Le vote est négatif. Il est demandé de rédiger un document consistant, qui tienne compte de tout ce qui a été mis en lumière pour la future constitution dogmatique Lumen Gentium, qui sera promulguée le 21 novembre 1964, et qui intègre les interventions des Pères durant la rédaction du futur décret sur la charge pastorale des évêques (Christus Dominus), qui sera promulgué le 28 octobre 1965.

C’est durant la deuxième session du concile (1963) que plusieurs évêques font remarquer que le concile parle beaucoup des évêques, des diacres et des laïcs, mais pratiquement pas des prêtres. Certains évêques disent que le sacerdoce ministériel est une réalité fondamentalement une : ce qui est dit des évêques aura des répercussions sur ce qui sera dit des prêtres. Ces interventions entraînent à préciser ce qui est dit des prêtres dans Lumen Gentium et dans Christus Dominus. Quelques-uns souhaitent publier un Message du Concile aux prêtres en 1963.

En 1964, le projet de Message disparaît. Un chantier nouveau sur les prêtres est mis en avant.

En 1965, des évêques proposent encore une refonte du nouveau projet. Il est demandé de tenir compte de deux axes : les prêtres ont la mission d’annoncer l’Evangile ; le cœur de la vie des prêtres est l’adoration du Père. Le 7 décembre 1965, le texte final est promulgué sous le titre : Décret sur le ministère et la vie des prêtres.

Contenu du décret

Il est intéressant de lire ce décret, qui comprend trois chapitres. Le premier : le presbytérat dans la mission de l’Eglise. Le deuxième : le ministère des prêtres. Le troisième : la vie des prêtres.

Le presbytérat dans la mission de l’Eglise

Le chapitre premier annonce que l’annonce véritable de l’Evangile et l’adoration véritable du Père sont intrinsèquement liées dans l’existence sacerdotale. L’Eglise est tout entière un peuple sacerdotal, voué au culte spirituel en Jésus Christ et au témoignage à lui rendre devant les hommes. Pour que l’Eglise puisse accomplir cette mission, il faut que le Christ lui-même soit présent et agisse en elle et par elle. Cette mission est, en effet, la mission du Christ et l’Eglise est son Corps. Aussi le Christ s’est-il choisi et continue-t-il de choisir des ministres qu’il rend capables d’agir dans l’Eglise en son nom, avec sa propre autorité de Tête du Corps. Le sacerdoce des membres de l’Eglise est fondé sur les sacrements de l’initiation chrétienne ; le sacerdoce ministériel requiert une nouvelle intervention sacramentelle, le sacrement de l’Ordre qui configure certains des membres de l’Eglise au Christ Tête de telle sorte qu’ils puissent agir au nom du Christ Tête en personne (in persona Christi Capitis).

Quel est le contenu de ce sacerdoce ministériel ?

Premier aspect. Le décret reprend la doctrine du Concile de Trente (XVIème siècle) : les ministres de Jésus Christ sont investis par l’Ordre du pouvoir sacré d’offrir le sacrifice et de remettre les péchés, fonction sacerdotale exercée publiquement, au nom du Christ et pour tous les hommes.

Deuxième aspect. Le décret reprend cette doctrine dans un contexte d’évangélisation. Le Christ, consacré et envoyé par le Père, envoie à son tour les apôtres ; puis, par les apôtres, il fait participer à sa consécration et à sa mission les évêques, leurs successeurs ; c’est enfin à cette même consécration et à cette même mission que participent les prêtres, au degré subordonné de coopérateurs de l’Ordre épiscopal. Grâce à cette réponse à la question du contenu du sacerdoce ministériel, nous avons un lien entre la consécration et la mission d’annoncer l’Evangile.

Troisième aspect. Le décret reprend le lien entre consécration et annonce de l’Evangile en faisant appel à la lettre de Paul aux Romains. Je cite les deux passages du décret qui font appel à la lettre de Paul

  • Participant pour leur part, à la fonction des apôtres, les prêtres reçoivent de Dieu la grâce qui les fait ministres du Christ Jésus auprès des nations, assurant le service sacré de l’Evangile, pour que les nations deviennent une offrande agréable, sanctifiée par l’Esprit Saint (Rm 15, 16).
  • En effet, l’annonce apostolique de l’Evangile convoque et rassemble le Peuple de Dieu afin que tous les membres de ce peuple, étant sanctifiés par l’Esprit Saint, s’offrent eux-mêmes en victime vivante, sainte, agréable à Dieu (Rm 12, 1).

Reprenant une ligne de fond qui parcourt beaucoup de textes conciliaires, le décret poursuit : Mais c’est par le ministère des prêtres que se consomme le sacrifice spirituel des chrétiens, en union avec le sacrifice du Christ, unique Médiateur, offert au nom de toute l’Eglise dans l’Eucharistie par les mains des prêtres, de manière sacramentelle et non sanglante, jusqu’à ce que vienne le Seigneur lui-même. C’est là qu’aboutit leur ministère, c’est là qu’il trouve son accomplissement : commençant par l’annonce de l’Evangile, il tire sa force et sa puissance du Sacrifice du Christ et il aboutit à ce que la Cité rachetée tout entière, c’est-à-dire la société et l’assemblée des saints, soit offerte à Dieu comme un sacrifice universel par le Grand Prêtre qui est allé jusqu’à s’offrir pour nous dans sa Passion, pour faire de nous le Corps d’une si grande Tête.

Quatrième aspect. Ainsi donc, la fin que les prêtres poursuivent dans leur ministère et dans leur vie, c’est de rendre gloire à Dieu le Père dans le Christ. Et cette gloire, c’est l’accueil, conscient, libre et reconnaissant, des hommes à l’œuvre de Dieu accomplie dans le Christ ; c’est le rayonnement de cette Œuvre à travers toute leur vie.

Où les prêtres vont-ils annoncer l’Evangile, à la manière de l’apôtre Paul, tel qu’indiqué plus haut ? Les prêtres ne peuvent évangéliser tous les hommes et, en particulier, les non-chrétiens, qu’en les rencontrant dans leur vie. Le Christ en a d’ailleurs donné l’exemple, lui qui est devenu semblable à ses frères. Si les prêtres sont mis à part, c’est pour être totalement consacrés à l’œuvre à laquelle le Seigneur les appelle, ce n’est pas pour être séparés sociologiquement. Leur ministère même exige, à un titre particulier, qu’ils ne prennent pas modèle sur le monde présent, et, en même temps, il réclame qu’ils vivent dans ce monde au milieu des hommes, que, tels de bons pasteurs, ils connaissent leurs brebis et cherchent à amener celles qui ne sont pas de ce bercail, pour qu’elles aussi écoutent la voix du Christ, afin qu’il y ait un seul troupeau, un seul pasteur.

Quelles sont alors les qualités requises pour exercer ce ministère ? Celles qu’on apprécie à juste titre dans les relations humaines, comme la bonté, la sincérité, la force morale, la persévérance, la passion pour la justice, la délicatesse, et d’autres qualités encore, celles que l’apôtre Paul recommande quand il dit : Tout ce qu’il y a de vrai, d’honorable, tout ce qui est juste, pur, digne d’être aimé, tout ce qui est vertueux et digne d’éloges, faites-en l’objet de vos pensées (Philippiens 4, 8).

Le ministère des prêtres

Le chapitre II est consacré au ministère des prêtres. Il analyse les trois fonctions classiques du ministère (annoncer l’Evangile de Dieu ; ministre des sacrements et de l’Eucharistie ; pasteurs du peuple de Dieu). Il étudie les liens de communion du prêtre avec les membres du corps sacerdotal (évêque et autres prêtres) et avec les laïcs. Il évoque deux questions particulières : la répartition des prêtres et le souci des vocations sacerdotales. C’est ici que vient (le numéro 11 du décret) un aspect de la troisième question du synode diocésain : l’appel au ministère presbytéral. Ce devoir découle de la mission sacerdotale elle-même, par laquelle le prêtre participe au souci qu’a toute l’Eglise d’éviter toujours ici-bas le manque d’ouvriers dans le peuple de Dieu. Mais, comme le capitaine du navire et les passagers … ont leur cause liée, il faut faire comprendre à l’ensemble du peuple chrétien son devoir de coopérer de diverses manières – par la prière instante comme par les autres moyens dont il dispose – à ce que l’Eglise ait toujours les prêtres dont elle a besoin pour accomplir sa mission divine. Il s’agit d’abord, pour les prêtres, d’avoir à cœur de faire comprendre aux chrétiens combien le sacerdoce est important et nécessaire ; ils y arriveront à la fois par leur prédication et par leur propre vie, qui doit être un témoignage rayonnant d’esprit de service et de vraie joie pascale.

La vie des prêtres

Le chapitre III envisage la vie des prêtres, et tout particulièrement leur sanctification et les exigences spirituelles de la vie sacerdotale. Le décret tente de répondre à l’appel de certains prêtres qui font remarquer que leur formation spirituelle au séminaire et les indications spirituelles des retraites et récollections les fortifient plutôt dans un état de vie consacrée, à la manière des moines et des religieux. Des prêtres suggèrent de donner les fondements pour unifier la vie spirituelle et l’agir pastoral comme « prêtres ». Le décret parle par conséquent de l’appel à la sainteté dans le rôle ecclésial propre où les a placés le sacrement de l’Ordre. Il reprend le contenu du chapitre Ier en mettant en lumière l’expression de « charité pastorale ». Le décret poursuit par les exigences spirituelles particulières en rapport avec le ministère. C’est dans ce contexte que le décret parle du célibat, à choisir et à considérer comme un don. Vient enfin la pauvreté volontaire. Ce qu’on appelle les « moyens » du développement de la vie spirituelle est présenté avec simplicité : se nourrir quotidiennement à la table de la Parole et à la table de l’Eucharistie ; la célébration fréquente du sacrement de la réconciliation et de la pénitence ; la lecture des signes des temps à la lumière de la foi ; docilité à la mission assumée dans le Saint-Esprit ; avoir Marie comme modèle dans la vie selon l’Esprit Saint ; converser chaque jour avec le Seigneur dans la visite et le culte personnel de l’Eucharistie ; aimer les temps de retraite ; tenir à la direction spirituelle. Le décret souligne également l’importance du travail intellectuel et aborde la question de la vie matérielle des prêtres.

Le monde dans lequel vivent les prêtres est en pleine mutation. Cela peut susciter des peurs. Le décret rappelle que Dieu a tant aimé le monde qu’Il lui a donné son Fils unique. N’y a-t-il pas des chemins nouveaux à ouvrir pour annoncer l’Evangile ? Le décret fait appel à la foi pour fortifier les prêtres dans leur ministère et leur vie.

Réception de Vatican II

L’impulsion décisive donnée par le concile Vatican II doit encore être « reçue ». Sans juger quiconque, je constate que dans les années qui ont suivi Vatican II, beaucoup de prêtres ont demandé à être « libérés » de leurs activités ministérielles. Un des motifs avancés aujourd’hui par l’opinion publique est l’incapacité, dans la culture actuelle, de vivre pleinement heureux dans le célibat consacré. Mais il y a d’autres motifs qui, à mon avis, touchent la représentation que l’on se fait de la nature et de la mission de l’Eglise dans la société actuelle (première question du synode diocésain). Dans la mesure où la nature et la mission de l’Eglise dans la société actuelle ne sont pas perçues en vérité, il est pratiquement impossible pour des jeunes gens et des hommes célibataires de percevoir la nature du presbytérat dans la mission de l’Eglise.

Le synode diocésain pourra sans doute nous aider à poursuivre, dans le diocèse de Tournai, la réception de Vatican II sur cet aspect. Dans ce mouvement, nous serons peut-être à même d’appeler au ministère presbytéral.

En tout cas, je remercie tous les prêtres qui exercent le ministère dans le diocèse de Tournai ainsi que les diacres et les fidèles laïcs du Christ qui, par leur parole et par leurs actes, font percevoir, dans la foi, la nature et la mission de l’Eglise pour tous ceux qui résident dans la province de Hainaut.

Par l’ordination et la mission reçues des évêques, les prêtres sont mis au service du Christ Docteur, Prêtre et Roi ; ils participent à son ministère, qui, de jour en jour, construit ici-bas l’Eglise pour qu’elle soit Peuple de Dieu, Corps du Christ, Temple du Saint-Esprit. Dans une situation pastorale et humaine souvent en pleine mutation, il fallait les aider plus efficacement dans leur ministère et mieux prendre en charge leur vie. C’est pourquoi ce saint Concile déclare et décide ce qui suit. C’est par ces mots qu’est ouvert le Décret sur le ministère et la vie des prêtres. Plusieurs décennies plus tard, c’est toujours d’actualité.

Pour le développement de la rédaction du Décret de Vatican II, voir : François MARTY, archevêque de Reims, Prélat de la Mission de France, dans Concile œcuménique Vatican II, Documents conciliaires, tome 4, Paris, Centurion, 1966, p. 159-182 (Mgr Marty deviendra archevêque de Paris et cardinal).

 + Guy Harpigny,
Evêque de Tournai