Un synode pour faire un nouvel horaire des messes du dimanche? Non!
Un synode pour discerner la sacramentalité de l’Eglise. Oui! Et voici pourquoi.

Depuis que la célébration du synode diocésain a été annoncée, des questions sont de temps en temps posées. Pas tellement sur le fait de la célébration du synode, mais surtout sur le contenu du premier thème proposé : la sacramentalité de l’Eglise. Qu’est-ce que l’évêque a encore eu comme idée étrange ? Pourquoi faire un synode sur les sacrements ? Pourquoi réduire la pastorale à la liturgie ? Est-ce réellement dans la liturgie que se situe le cœur de la mission de l’Eglise ? Comment va-t-on pouvoir intéresser le monde de l’enseignement, le monde de la santé, la plupart des services de la diaconie à des questions liturgiques ? Et, pour ceux qui vont encore à la messe le dimanche, le synode ne va-t-il pas être résumé par la question : est-ce que j’aurai encore longtemps une messe du dimanche dans l’église de ma paroisse ? Ou encore, en certaines unités pastorales du diocèse : est-ce le but de l’évêque de ne maintenir qu’une seule messe du dimanche au centre-ville ou dans le village le plus peuplé ?

Si le synode doit devenir un temps de prière et de réflexion pour réorganiser l’horaire des messes du dimanche dans le diocèse, autant ne pas commencer un synode. Cela va de soi.

Mais, à mes yeux, la sacramentalité de l’Eglise, c’est autre chose. En quelques points, non exhaustifs, je vais essayer d’exposer le contenu de cette première proposition.

  1. Un synode diocésain s’inscrit dans le prolongement de l’exercice de la mission de l’Eglise en un lieu donné, soit la Province de Hainaut. En même temps, un synode diocésain n’est pas un concile œcuménique. Il n’a pas à traiter « » la mission de l’Eglise, mais seulement l’un ou l’autre aspect. De plus, un évêque n’a pas la compétence sur « tous » les sujets de la vie de l’Eglise universelle. L’évêque diocésain envisage l’Eglise particulière qui lui a été confiée, et rien d’autre.
     
  2. Qu’est-ce que nous pouvons? Depuis des décennies, l’accent principal a été mis sur l’annonce de l’Evangile à tous, aux pauvres en particulier. Les débuts de l’action catholique, le partage de l’Evangile avec les plus démunis, l’accueil des immigrés, le dialogue avec les membres d’autres religions, le dialogue avec les incroyants, tous ces aspects sont dans la ligne d’une annonce de l’Evangile. Jusqu’aux lendemains du concile Vatican II (1962-1965), des théologiens et des pasteurs, à la suite du Cardinal Suenens, parlaient de la mission de l’Eglise ad extra, vers les personnes et les groupes qui sont à l’extérieur de l’Eglise. L’essentiel de la mission de l’Eglise est d’annoncer l’Evangile à l’extérieur de l’Eglise. Progressivement des sociologues ont décrit ceux qui sont à l’extérieur de l’Eglise : le monde ouvrier (depuis le XIXème siècle), les femmes (après Humanae Vitae, 1968), les jeunes (après mai 1968), le monde scientifique, le monde de la culture, le monde des médias.
     
  3. Durant cette période (des années soixante aux années quatre-vingt), toujours selon le modèle du Cardinal Suenens, l’ad intra concerne la vie des membres de l’Eglise dont le critère d’appartenance est la participation aux assemblées dominicales. Ici, il ne s’agit pas d’annonce de l’Evangile, mais d’entretien, d’encadrement. Certes, des efforts considérables ont été menés afin de rendre la liturgie inscrite dans la culture de ce temps, en mettant en œuvre le renouveau suscité par Vatican: primat de la Parole de Dieu ; participation au mystère pascal du Christ dans l’eucharistie, et les autres célébrations ; implication des membres de l’assemblée ; vision conciliaire des ministères ordonnés. Cependant, ceux qui ont beaucoup investi dans la liturgie ont souvent été considérés comme des personnes qui, de plus en plus, verraient le nombre des participants diminuer, puisque l’annonce de l’Evangile ne semblait pas être leur premier objectif. Devant le nombre de personnes qui, pour des motifs très divers, quittent l’Eglise ou n’y entrent pas, les assemblées liturgiques n’ont pas d’avenir. On s’oriente normalement vers des lieux-source (abbayes, événements mensuels ou annuels, rites familiaux) que les chrétiens fréquenteront selon leurs besoins. Cela explique qu’en certains endroits du diocèse, le discours habituel évoque la disparition pure et simple des assemblées du dimanche, faute de prêtres, certes, mais, surtout, faute de chrétiens (de moins de septante ans). En résumé, le nombre de chrétiens diminuant de manière drastique, abandonnons leur « entretien » (l’ad intra) et tournons-nous encore davantage vers les gens du dehors. Une certaine présentation du catéchuménat, de cette époque, présente parfois une pastorale du seuil (de l’Eglise) : nous accueillons les nouveaux au seuil de l’Eglise. On verra bien si ces nouveaux chrétiens iront plus loin que le seuil, s’ils entreront « dans » l’Eglise. Une certaine présentation du ministère des diacres permanents va dans le même sens. Le prêtre étant occupé à l’entretien de ceux qui sont « dans l’Eglise », le diacre a comme mission d’accueillir ceux qui tentent de franchir le seuil de l’Eglise.
     
  4. Ce petit rappel historique de l’axe principal de la pastorale, de la mission de l’Eglise repose sur une distinction que je ne partage pas. Il est faux de dire que l’annonce de l’Evangile, tâche principale, ne concerne que l’ad; il est faux de dire que la liturgie, tâche qui commence après l’évangélisation, ne concerne que l’ad intra.
     
  5. Et pour oser dire une chose pareille, j’aimerais que nous regardions ensemble en quoi consiste le dessein de Dieu sur l’humanité, tel qu’il est manifesté dans la Bible, le mystère du Christ, la tradition de l’Eglise depuis deux mille ans. Je suis persuadé que la relecture des textes de Vatican II est d’un apport intéressant pour l’axe principal de la pastorale du diocè: l’annonce de l’Evangile à tous, en particulier les plus pauvres.
     
  6. Pour décrire la proposition I du synode, je ne peux que citer le début de la Constitution dogmatique sur l’Eglise (Lumen Gentium,: Le Christ est la lumière des peuples : réuni dans l’Esprit Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes créatures la bonne nouvelle de l’Evangile, répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Eglise. L’Eglise étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de préciser davantage, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l’enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle. En d’autres termes, l’Eglise est à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain.
     
  7. Cela signifie que nous nous plongeons immédiatement dans le dessein de Dieu sur toute l’humanité : le Père qui veut sauver tous les; la mission du Fils ; la mission de l’Esprit. Ce dessein est décrit par l’expression de royaume de Dieu, par les images de l’Eglise. Mais là où nous pourrions davantage approcher de la sacramentalité de l’Eglise se manifeste au plus haut point dans la description de l’Eglise comme Corps du Christ. Je cite de nouveau Lumen Gentium : Le Fils de Dieu, dans la nature humaine qu’il s’est unie, a racheté l’homme en triomphant de la mort par sa mort et sa résurrection, et il l’a transformé en une créature nouvelle. En effet, en communiquant son Esprit à ses frères, qu’il rassemblait de toutes les nations, il a fait d’eux, mystiquement, comme son Corps. Dans ce corps, la vie du Christ se répand à travers les croyants que les sacrements, d’une manière mystérieuse et réelle, unissent au Christ souffrant et glorifié (Lumen Gentium 7). Ces précisions ne nous éloignent pas de la mission du Ressuscité confiée à ses apôtres : De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps (Matthieu 28, 19-20).
     
  8. Dans le prolongement de cette approche de l’Eglise, nous arrivons à un certain moment au mystère pascal du Christ, présenté comme le Prêtre unique, qui a fait de sa vie une offrande au Père par amour de tous les hommes. Cela nous invitera à mieux comprendre en quoi tous les baptisés sont prêtres et en quoi quelques-uns sont ordonnés prêtres.
     
  9. Depuis des siècles, la mission de l’Eglise est décrite selon trois mots que la plupart des Eglises et Communautés ecclésiales issues de la Réforme acceptent comme des fondamentaux. Ce sont trois mots: marturia ; koinonia ; diakonia. Marturia : le témoignage, l’annonce de la Parole de Dieu. Koinonia : la communion, la célébration, la liturgie. Diakonia : le service, le partage, la solidarité.
     
  10. Ces trois axes de la mission de l’Eglise sont articulés l’un à l’autre. L’un ne peut pas aller sans les deux autres. Ces trois axes manifestent l’Eglise comme sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain.
     
  11. Dans les circonstances actuelles, nous voyons assez rapidement en quoi consiste l’annonce de la Parole de; nous voyons immédiatement l’importance du service. Je pense que nous ne situons pas toujours de manière très claire la communion, la célébration, la liturgie. Pour moi, cette recherche est intéressante, pas seulement au plan théologique, mais aussi au plan pastoral, surtout dans le cadre de l’annonce de l’Evangile à tous. Dans la conjoncture actuelle de l’Eglise, il s’agit d’un enjeu majeur. Les questions posées à partir de la pastorale ne sont plus les mêmes qu’il y a vingt ou trente ans. Il serait judicieux d’en prendre conscience. J’aimerais que, sur ce point précis, nous puissions bénéficier d’une formation par des personnes qui s’y connaissent, entendre des témoignages et donner notre avis. L’enjeu en vaut la chandelle. Et je refuse que la sacramentalité de l’Eglise soit réduite à un horaire des messes le dimanche. Ce n’est pas cela que je trouve dans la Bible, le mystère du Christ et la tradition de l’Eglise.

 

Pour celles et ceux qui aimeraient avoir un écho de recherches théologiques récentes sur le sujet, je renvoie au cahier 265 de La Maison-Dieu (mars 2011) : Liturgie et mission de l’Eglise. Je rejoins en particulier les articles de Mgr Claude Dagens, Patrick Prétot, Henri-Jérôme Gagey et Jean-Yves Baziou.

Merci déjà pour vos remarques et vos questions. Dans la mesure de mes moyens et, en concertation avec les membres du comité de pilotage, j’essaierai d’y répondre afin de faire de ce synode diocésain un moment fort pour témoigner du Christ auprès de tous, des plus faibles en particulier.

Merci à toutes les personnes, à toutes les communautés, aux personnes engagées dans la vie consacrée, qui intercèdent afin que l’Esprit nous dise ce qu’il attend de nous, afin que nous puissions entendre ce que l’Esprit dit à l’Eglise qui est à Tournai.

+ Guy Harpigny,
Evêque de Tournai