Proposée par André Minet

La mission de l’Église, c’est l’affaire de tous. Chaque membre du Peuple de Dieu, selon ses charismes et sa vocation propre, est appelé à prendre sa part pour que l’Évangile soit annoncé, célébré et vécu. Mais alors pourquoi faut-il des ministères dans l’Église si la mission est portée par l’ensemble des baptisés ? Les ministères ne suppriment pas la commune responsabilité des membres de l’Église, ils la stimulent. Si dans l’Église quelques-uns sont investis d’un ministère, c’est pour que tous prennent part à la mission. Les ministères contribuent à construire l’Église comme le sacrement du Royaume au cœur du monde. Parmi la diversité des ministères qui soutiennent l’Église dans sa triple charge de communion, de témoignage et de diaconie, le ministère ordonné a un rôle essentiel pour signifier que le Christ est toujours à l’œuvre.

Il est donc vital pour l’Église de vivre dans une dynamique de l’appel : appel de tous les baptisés à prendre leur part dans la mission de l’Église, appel de quelques-uns à prendre en charge des ministères pour soutenir l’Église dans sa triple charge de célébrer la foi, de l’annoncer et de la mettre en œuvre, et enfin appel particulier au ministère presbytéral pour que le signe du Christ unique Pasteur soit porté.

1. La mission de l’Église portée par l’ensemble des les baptisés

1. Tous partenaires

Allez-vous aussi à ma vigne (Matthieu 20,7). Le Christ nous appelle à travailler avec lui pour que la vigne du Royaume de Dieu produise du fruit sur la terre des hommes, et cela à commencer par le terrain qui nous est quotidien : celui de nos familles, de nos paroisses et de nos milieux de vie les plus divers. Chacun doit apporter sa pierre. Nul ne peut rester à rien faire et dire: Personne ne nous a embauchés (Matthieu 20,7). Comme dans la parabole des ouvriers de la vigne (Matthieu 20,1-16), le Seigneur appelle à toute heure : enfants, jeunes, adultes et personnes âgées, bien-portants et malades, hommes et femmes. Chacun, quelle que soit son histoire, doit se sentir interpellé. Dans l’Église, personne n’est de trop. Aucun talent, fût-ce le plus petit, ne peut rester caché, inutilisé. À chaque baptisé, l’Esprit donne d’agir selon sa vocation personnelle en vue de la mission commune. Les fonctions dans l’Église sont variées, mais c’est toujours le même Seigneur. Les activités sont variées mais c’est partout le même Dieu qui agit en tous. Chacun reçoit le don de manifester l'Esprit en vue du bien de tous (1 Corinthiens 12,4-7).

2. Appelés à travailler ensemble

Dans l’Église, il y a place pour tous. Laïcs, religieux et religieuses, diacres et prêtres en lien avec l’Évêque, chacun a son rôle à tenir. La diversité doit se conjuguer avec la complémentarité. La communion ecclésiale signifie bien plus que la mise-ensemble des forces vives pour faire face à la situation difficile d’une Église qui se sent fragilisée dans la société. L’invitation à travailler ensemble ne se fait pas au nom du slogan « l’union fait la force ». L’Église se doit d’être communion parce que notre Dieu est communion du Père, du Fils et de l’Esprit. Œuvrer pour une Église-Communion, c’est œuvrer pour une Église qui se bâtit dans l’harmonie des différences à l’image du Dieu-Trinité. Un seul Dieu en trois personnes toutes données à une même œuvre de salut. Une communauté de croyants unie par une même foi et bâtie sur la diversité. Un seul corps avec une multitude de membres. Une seule mission portée en solidarité par différents partenaires.

Construire l’Église-Communion, ce n’est pas gommer les différences entre tous ceux et celles qui font l’Église, c’est les valoriser au service d’une même œuvre commune. Pour que l’Église puisse vivre sa triple mission de rassemblement dans le Christ, de témoignage et de service, il faut des ministres ordonnés et il faut des laïcs aux vocations diverses. C’est par l’engagement de chacun que se dessine au cœur du monde le Royaume qui vient. Une Église sans laïcs qui soient partie prenante de la mission ne serait pas plus viable qu’une Église sans prêtres. Chacun est appelé à prendre sa part de responsabilité. Une responsabilité portée dans la diversité et la solidarité des vocations à la suite du Christ qui reste à jamais le premier artisan de son Église. En vivant selon la vérité et dans l’amour, nous grandirons harmonieusement vers le Christ qui est la tête. Par son action, les différentes parties du corps s’organisent, des liens se forment, des échanges le nourrissent, et il se développe tout entier. C’est par l’activité de chaque membre qu’il grandit et se construit dans l’amour (Éphésiens 4, 15-16).

2. Les ministères dans l’Église

1. Pourquoi des ministères ?

Les ministères sont-ils bien nécessaires dans une Église qui compte sur tous les baptisés pour mener à bien sa mission ?

Si dans l’Église quelques-uns se voient investis d’un ministère, c’est pour que tous prennent part à la mission. Pour que tous les baptisés se sentent concernés par la mission de l’Église, il faut que quelques-uns soient en responsabilité. Les ministères rendent compte de la mission commune. Les différents ministères dans l’Église ont une fonction d’éveil et d’animation. Ils ne sont en rien des monopoles ou des privilèges réservés à quelques-uns, ils sont fondamentalement au service de tous, ils dynamisent le Peuple de Dieu appelé à porter partout sur la route des hommes le signe vivant du Royaume de Dieu. Tout ministère est fondamentalement un service pour le bien de tous. Ceci est vrai pour le ministère ordonné des évêques, des prêtres et des diacres mais aussi pour les ministères pris en charge par des laïcs dans l’un ou l’autre secteur de la vie ecclésiale (animation de prière et des célébrations, annonce de la foi dans la catéchèse, diaconie qui rend l’Église présente à tous les niveaux de la société avec une attention particulière aux pauvres et aux petits…). Tous les ministères sont au service de la construction de l’Église comme sacrement du Royaume au cœur du monde.

Et parmi la diversité des ministères qui soutiennent l’Église dans sa triple charge de communion, de témoignage et de diaconie, le ministère ordonné à un rôle essentiel pour signifier que le Christ est toujours à l’œuvre.

2. Pourquoi des prêtres ?

L’appel adressé à tous les baptisés de prendre part à la mission et la mise en route de laïcs appelés à des responsabilités ecclésiales n’est pas une solution palliative pour faire face au petit nombre de prêtres. Pas plus qu’elle ne peut vivre sans l’engagement des laïcs, l’Église ne peut vivre sans prêtres. Certes, bien des choses ont changé dans la manière d’être prêtre. À quoi tient cette évolution ? Pas seulement au fait que le nombre de prêtres a diminué. Ce qui est plus fondamentalement en jeu, c’est une prise de conscience renouvelée de l’identité de l’Église et de sa mission.

Une évolution dans l’image des prêtres

On a longtemps vu l’Église à partir des seuls prêtres. Hommes du sacré, les prêtres étaient regardés comme des hommes pas comme les autres. Hommes de savoir et de pouvoir, ils apparaissaient comme les véritables acteurs de la vie ecclésiale. Tout un système de postes confiés à des prêtres était prévu pour que l’Église tourne. Il suffisait de veiller à ce qu’il n’y ait pas de trous pour que tout fonctionne bien… La mission des prêtres avait priorité sur celles des autres baptisés dont le rôle était plutôt celui de consommateurs ou tout au plus d’auxiliaires de mission.

L’image des prêtres a considérablement évolué ces dernières décennies : on est passé d’une identité de séparation (les prêtres mis à part) à une identité relationnelle (les prêtres partenaires avec les autres chrétiens). L’Église a pris conscience que sa mission est l’affaire de tous. C’est la grâce de l’Église de notre temps que de se redécouvrir comme Peuple de Dieu solidaire et partenaire de la mission dans la diversité et la complémentarité des vocations. Tout autant que de prêtres l’Église a besoin des autres baptisés pour exister comme signe vivant du Royaume sur les routes du monde. Chacun a sa pierre à apporter pour que l’Évangile soit annoncé, célébré et vécu.

Des prêtres pour tenir l’Église branchée sur le Christ

Mettre en avant la dimension relationnelle du ministère des prêtres qui se vit en partenariat avec les autres acteurs de la vie ecclésiale, c’est souligner que ni les prêtres, ni les laïcs ne sont à eux seuls l’Église, ils ne le sont que dans la rencontre qui les ouvre à un Autre. L’Église est bien davantage que l’addition des bonnes volontés des uns et des autres, elle est communion dans le Christ qui ne cesse de rassembler et d’envoyer son Église. Les prêtres ne sont pas seulement les animateurs de communautés chargés de coordonner et de dynamiser tous les partenaires de la mission, ils sont aussi ceux qui rappellent à tous qu’il n’y a d’Église qu’en relation avec le Christ toujours à l’œuvre. Si le Seigneur ne bâtit la maison les bâtisseurs travaillent en vain (Psaume 126).

Le Christ est à jamais le Pasteur de son Église. Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps (Matthieu 28,20). L’Église se reçoit du Christ. Coupée de cette source de vie, l’Église ne peut tenir. Le ministère des prêtres a mission de le signifier. Mission de sourciers et non de sorciers : faire retentir la Parole de Dieu, Bonne Nouvelle pour le monde ; manifester la constante initiative du Seigneur qui ne cesse d’inspirer et de soutenir son Église. Si des communautés chrétiennes venaient à se passer de prêtres, à ne plus comprendre le sens de leur service, elles ne seraient plus que des clubs d’amis de Jésus et non l’Église du Christ. Les prêtres sont là pour témoigner qu’on est rassemblé et envoyé par un Autre que nous-mêmes. Bien plus que les gérants d’un tas de choses de la vie des communautés chrétiennes, les prêtres sont les garants de l’identité ecclésiale. Perdre cette signification du rôle des prêtres entraînerait la perte du sens de l’Église et de sa mission. Il faudra toujours des prêtres pour faire Église, et cela va bien au-delà de la question du nombre.

La juste place des prêtres : proximité et altérité

Parce qu’ils sont, là où ils sont envoyés, en ambassade au nom du Christ (2 Corinthiens 5,20), les prêtres ont à se situer dans un rapport de proximité et d’altérité. Ils sont à la fois des frères et des vis-à-vis. C’est ainsi qu’ils portent dans les communautés chrétiennes le signe du Christ Unique Pasteur. Frères parmi leurs frères baptisés, les prêtres ne sont pas au-dessus du Peuple de Dieu. L’ordination ne confère aucune supériorité, aucun privilège. Mais le service des prêtres les situent aussi en vis-à-vis des autres baptisés. S’ils sont ainsi d’une certaine manière, « mis à part », ce n’est « pas pour être séparés » dira le Concile Vatican II (Ministère et vie des prêtres, 3) mais c’est pour prendre leur part de service dans la mission ecclésiale : tenir l’Église branchée sur le Christ. Les prêtres proclament à leurs frères et sœurs dans la foi : « Le Seigneur soit avec vous ! ». Le Seigneur est avec son Église quand elle se rassemble et quand elle se disperse sur les routes du monde.

Des prêtres à la manière des apôtres

Le champ d’action pastorale des prêtres s’étend aujourd’hui à plusieurs communautés. Cela implique un mode de présence renouvelé. On ne peut s’arrêter partout et pourtant il faut avoir le souci de tous. Le ministère des prêtres est devenu aujourd’hui davantage itinérant à la suite de Jésus qui est passé en faisant le bien (Actes 10, 38 ; Marc 1,38) et dans le sillage des Apôtres parcourant le monde pour y fonder des communautés chrétiennes.

Un ministère itinérant ne doit pas faire des prêtres des passants mais des passeurs : leur service doit être axé sur l’essentiel qui est la Bonne Nouvelle du Christ qui fait passer de la mort à la vie. Bien davantage que des démarcheurs pressés venant déballer leur marchandise, les prêtres ont à être des fondateurs et formateurs de communautés, aidant celles-ci à s’enraciner dans le Christ. Cette perspective ne risque pas d’amoindrir le ministère des prêtres ; que du contraire, il n’en sera que plus apostolique dans la ligne du ministère des apôtres. Aux premiers jours de l’Église, leur souci était de proposer l’Évangile à toutes les nations, de fonder des communautés de croyants et de former des responsables au sein de ces communautés. Une telle mission reste d’actualité.

3. Tenir l’Église dans une dynamique de l’appel

1. L’Église, un peuple d’appelés

Faire Église, c’est répondre à un appel. Il est bon de souligner que c’est là le sens étymologique du mot Église : ecclesia signifie « assemblée convoquée ». L’Église existe sur le dynamisme de l’appel et de la réponse. Et cet appel n’est pas seulement celui qui au départ suscite l’Église, il est aussi celui lui la garde en chemin. On parlera volontiers aujourd’hui de devenir chrétien car il y a place pour tout un cheminement dans le discernement de l’appel qui nous est adressé et dans la réponse que nous lui apportons.

La pastorale de la proposition de la foi, le développement d’un catéchuménat pour adultes, le déploiement d’une catéchèse de cheminement, l’organisation de temps forts de rassemblement et de ressourcement où se manifeste l’identité chrétienne (assemblées catéchétiques en paroisse pèlerinages, JMJ…), tout cela permet à des hommes et à des femmes de tous horizons, des jeunes et des moins jeunes, de découvrir cette dynamique d’appel et de réponse.

Quand l’Église se redécouvre appelée, c’est alors qu’elle devient appelante. En retrouvant que l’appel fonde la vie de foi et la vie ecclésiale, l’Église se situe sur un terrain fertile où l’appel à répondre à une vocation personnelle, et notamment l’appel aux ministères ordonnés, pourra être entendu. Celui qui ne vit pas sa vie de baptisé et son appartenance ecclésiale comme réponse à un appel ne pourra jamais entendre un appel spécifique à une vocation particulière.

2. Pour une Église appelante

Quand l’Église vit sa mission comme réponse à un appel qui vient du Seigneur, elle est à son tour appelante de la part du Seigneur.

Au sein des communautés chrétiennes, les occasions d’appeler en vue d’un service d’Église sont fréquentes : on appelle en vue de former des équipes de catéchèse, de liturgie, des conseils pastoraux… Cette procédure d’appel fait en outre découvrir que l’appel rend capable de répondre, alors que peut être spontanément, on penserait le contraire, à savoir qu’on est appelé parce qu’on est capable de répondre. Saint Paul dit fort bien : Ce n’est pas à cause d’une capacité personnelle que nous pourrions mettre à notre compte, c’est de Dieu que vient notre capacité (2 Corinthiens 3,5). Nous connaissons sans doute tous des personnes qui, parce qu’on les a interpellées en vue d’un service, ont été amenées à se découvrir des possibilités ignorées alors qu’au départ elles se déclaraient tout à fait incapables de répondre à la proposition de service pour lequel on les sollicitait. L’appel rend capable de répondre ; il ouvre à l’action de Dieu dans son Église.

Dans la diversité de ce que nous sommes en Église, nous avons à rendre compte de l’appel que nous avons reçu chacun et qui nous pousse en avant au quotidien. La diversité des vocations dans l’Église stimule et relance chacun dans sa vocation propre car elle appelle à se découvrir complémentaires au service d’une commune mission de l’Église au cœur du monde. Quand évêque, prêtres, diacres, religieux, religieuses et laïcs travaillent en éprouvant que c’est le même Seigneur qui les appelle, ils se sentent vraiment partenaires et non concurrents, et ils deviennent une invitation pour que chacun trouve la place qu’il est personnellement appelé à prendre pour servir le Seigneur dans son Église au cœur du monde.

L’appel au ministère presbytéral est un appel parmi d’autres appels du Seigneur qui retentissent dans l’Église. On ne peut marginaliser cet appel, même si c’est un appel particulier, dans la mesure où la mission du ministère ordonné est de renvoyer au Christ Unique Pasteur sans qui il n’y a pas d’Église.

L’Église a une Bonne Nouvelle à proposer à tous les hommes de bonne volonté. On n’allume pas une lumière pour la cacher mais pour qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison (Matthieu 5,15). Illuminée par l’appel du Christ, l’Église doit à son tour se faire appelante. Et c’est bien autre chose que de la propagande et du recrutement. L’Église ne sera appelante que si elle opère un retour à la source. Une Église qui appelle et fait signe, c’est une Église convaincue que sa mission est de croire, de célébrer et de vivre du mystère du Christ mort et ressuscité pour que le monde soit sauvé. Venez et voyez ! (Jean 1, 39)