Proposée par Benoit Lobet

Dans notre diocèse, comme un peu partout dans les diocèses d’Europe du Nord, les évêques ont organisé des regroupements paroissiaux souvent appelés « Unités pastorales ». Dans le Diocèse de Tournai, on parle d’ « Unités pastorales nouvelles », des communautés de paroisses regroupées à la suite d’une année « Renaissance » et la constitution d’une « Équipe d’Animation Pastorale » partageant les responsabilités du prêtre dans ces ensembles. Ce regroupement n’a pas seulement pour but de gérer le manque de curés résidents. Il offre aussi à l’Église locale une occasion de penser sa présence et sa visibilité en termes de sacramentalité, de signe, pour lui assurer dans notre paysage social et culturel un avenir durable et pertinent.

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1. Une présence sur le mode de la sacramentalité

L’Église, on le sait, et le Concile Vatican II l’a beaucoup souligné, est « sacrement » du Christ, c’est-à-dire, signe efficace de sa présence parmi nous aujourd’hui. On peut donc s’interroger sur le type de présence qu’apporte l’économie sacramentelle, et en discerner des traits distinctifs : il s’agit d’une présence réelle, sous des apparences modestes, sur le mode d’un signe qui interpelle mais n’est finalement distingué pleinement que dans un regard de foi. Il en va de la sorte dans tous les sacrements de l’Église : sous des apparences souvent pauvres (par exemple, pour l’eucharistie, un peu de pain, un peu de vin), ils apportent la présence réelle du Seigneur ressuscité, ils foisonnent de multiples significations pour ceux qui veulent bien apprendre à les considérer avec les yeux du cœur – les autres n’y verront que du théâtre ou des simulacres. Ainsi l’Église sacrement est-elle présente au monde sur le mode du signe : ses moyens de visibilité sont souvent modestes, mais elle porte en elle la présence réelle du Christ aujourd’hui d’une façon multiforme, pour qui veut bien apprendre à la considérer dans son mystère, et non seulement comme une institution ou une organisation parmi d’autres.

Cela comporte un certain nombre de conséquences pour le sujet qui nous occupe. Ainsi faut-il évidemment veiller à une bonne mise en place des Unités pastorales et à un bon fonctionnement, dans le recrutement des personnes-ressources (membres des EAP ou autres équipes), mais sans jamais perdre de vue qu’il ne s’agit pas d’abord de « tourner » comme une asbl. Il s’agit de signifier la présence réelle du Christ dans un territoire donné, de rendre le Christ présent aujourd’hui dans cette portion d’Église, d’être aujourd’hui le Christ prêchant, agissant, soignant, ressuscité et ressuscitant. Si cet esprit n’est pas sans cesse rappelé, on risque d’être plus attentif aux organigrammes qu’à la mission de l’Église. Ensuite, ce mode du signe  nous apprend à la fois l’efficacité et la modestie. Efficacité dans les divers champs de la vie ecclésiale (enseignement, liturgie, diaconie), efficacité qui se met en œuvre dans la recherche de moyens et d’investissements adaptés (multimédias, formation théologique, spirituelle, pédagogique, sens du contact, réalisme, connaissance minimale des législations sociales dans l’aide apportée aux fragilités, etc.). Modestie : l’Église en un lieu n’est pas appelée à remplacer les organisations locales (les chorales ne sont pas des chœurs d’artistes, par exemple ; les catéchèses ne sont pas des cours ; l’aide aux personnes fragiles ne se substitue pas aux efforts des CPAS locaux, mais au contraire renvoie ceux-ci à leurs responsabilités, etc.) Le mode du signe sacramentel est celui d’un rappel, d’une interpellation lancée au monde socio-culturel dans le souci de collaborer avec lui sans méconnaître ses compétences.

2. Une présence sur le mode de la communauté

L’enjeu fondamental des Unités pastorales est sans aucun doute celui de la vie communautaire. On risquera ici la reprise de l’adage de saint Cyprien (IIIème siècle) : Extra ecclesiam nulla salus, si souvent compris à partir d’une traduction restrictive (« Hors de l’Église, point de salut »), une traduction aujourd’hui en effet inaudible qui prétendrait à l’absence de salut pour ceux qui n’appartiennent point à l’institution de l’Église (catholique). Ce serait faire injure aux allégations contraires des Pères, et aussi aux enseignements de nombreux textes du Concile Vatican II. Mais il est probablement une interprétation plus exacte, théologiquement, de cet adage, sans être moins exigeante : « Hors une communauté convoquée, le salut chrétien ne se reçoit pas. » Il n’y a de salut, pour la foi chrétienne, que reçu et vécu, partagé, dans une communion de foi, de destinée et de vie.

Dans nos paroisses, cela est bien difficile à faire entendre. Nous venons d’une époque, pas si lointaine, où les chrétiens catholiques ont vécu un rapport à l’Église sur le mode de la consommation privée : à chacun sa messe, à chaque mouvement son aumônier, à chaque défunt ses funérailles, à chaque bébé son baptême, comme un droit, acquis une fois pour toutes. A chaque paroisse son église, sa fabrique, son curé, ses fonds, ses messes, ses locaux, etc. On aura compris l’individualisme régnant, que la culture consumériste n’arrange pas.

Or, que propose la constitution d’une « Unité pastorale nouvelle » ? Elle propose précisément la mise en commun des biens, des talents, des services, des personnes, etc., ceci dans l’esprit de ce qui, au dire des Actes des Apôtres, fut au moins un idéal de vie dès les premières années de la foi chrétienne (cf. Ac 2, 42-47). On convoque des paroisses et des personnes à se parler, à échanger leurs compétences, leurs problématiques, leurs richesses (y compris matérielles), leur temps, leurs horaires, leurs disponibilités : quel défi ! La constitution même de paroisses nouvelles suppose d’oser ce pari : il n’y aura de salut offert au monde, de façon sacramentelle, que sur le mode de la communauté, de la communion, de la mise en commun. On imagine immédiatement aussi les résistances multiformes, les particularismes résurgents, les spécificités revendiquées, plus ou moins légitimes, les égoïsmes même (« du moment que moi j’ai encore ceci ou cela, ma messe, ma procession, mon baptême, mon asbl, mon local, …, peu importe le reste ! ») Faire vivre une communauté est probablement le principal enjeu, moyen et signe tout ensemble, de la constitution d’Unités pastorales – en même temps, c’est un enjeu premier pour la présence chrétienne dans nos régions durant les décennies à venir.

Pour aider à la mise en place de cette vie communautaire, il faut aussi tenter de veiller, aussi loin que possible, aux spécificités originelles de chaque communauté paroissiale appelée à prendre sa place dans l’Unité pastorale nouvelle. Les conseils locaux de pastorale peuvent y concourir : composés d’élus locaux pour un mandat limité et renouvelable, différent dans sa durée de celui de l’EAP (par exemple, 5 ans), constitué en chaque paroisse originelle ou pour un petit groupement de quelques paroisses (si elles sont modestes en taille et nombre d’habitants), ces conseils consultatifs permettent, conformément au droit de l’Église (can. 536, 1-2), d’entendre les demandes légitimes de chaque communauté d’origine et de les honorer, dans la mesure du possible, en fonction du bien commun auquel veillent l’EAP et les prêtres responsables.

3. Sur le mode du signe et de la communauté, revisiter les missions de l’Église>

Dans l’esprit rappelé ci-dessus, d’une présence sacramentelle (sur le mode du signe) et communautaire, les grandes missions de l’Église en ce monde sont à revisiter lors de la constitution d’Unités pastorales nouvelles.

  • l’enseignement de la foi dans ses diverses formes : catéchèse, écoles paroissiales, conférences, groupes d’étude, homélies, etc. Pour être un signe efficace du Christ aujourd’hui, la formation des chrétiens est devenue plus que jamais indispensable. Dans notre diocèse et, plus largement, dans notre pays, nous ne partons pas de rien : des écoles de théologie, des enseignements décentralisés, des conférences de carême, par exemple, sont organisés depuis des décennies déjà. Ils méritent d’être poursuivis, revigorés, repris sans cesse. L’approfondissement de l’Écriture Sainte, en particulier, mais aussi la connaissance des symboles de foi, de la liturgie, des fondements de l’éthique chrétienne dans son dialogue avec les éthiques contemporaines, l’auto-compréhension de l’Église, de son mystère et de son organisation au service de ce mystère : autant de domaines que les EAP doivent apprendre à rendre accessibles aux fidèles chrétiens et cela, de toutes sortes de manières. Les catéchèses destinées à tous, à commencer par les adultes, méritent, comme on le dit depuis longtemps dans notre diocèse, d’être articulées à des liturgies vraiment communautaires qui en constituent la « matrice », et d’être portées par des moyens modernes de présentation et de communication. Dans la destination des biens d’une Unité Pastorale Nouvelle, les EAP devraient aussi avoir à cœur de manifester combien ce secteur est primordial. Il est surprenant de voir, quelquefois, le décalage entre le montant des investissements matériels des paroisses pour les écoles, et le montant destiné au reste – si important – de la formation chrétienne. Or, tout doit être mis en œuvre pour que, d’un accueil généreux aux demandes récurrentes et traditionnelles (baptêmes, premières communions, professions de foi, confirmations, mariages, processions, etc.), on aille vers une évangélisation explicite qui passe par la visibilité de la communauté rassemblée et célébrante.
  • la célébration de la foi constitue dès lors un souci également primordial des responsables d’Unités Pastorales Nouvelles. Rassembler et former des chorales, aller vers un répertoire unifié et théologiquement dense, soigner la formation des divers intervenants dans une célébration (lecteurs, animateurs, chantres, chorales, acolytes, sacristains, décorateurs des lieux d’église, etc.), tout cela contribue aussi grandement à la qualité du signe que l’UPN peut et doit donner au monde. La liturgie est un lieu-source de la vie ecclésiale, à condition d’y être reçue et traitée avec respect, à condition que l’on accepte de se mettre à son école. C’est ainsi que l’initiation, liturgique et catéchétique, à la foi chrétienne, sera honorée comme il se doit dans notre diocèse.
  • le service aux plus démunis, le souci des fragilités, ce que la théologie nomme « la diaconie », constituent le troisième et indispensable pôle de la vie ecclésiale en un lieu. Sur le mode, ici encore, du sacrement et sans se substituer aux compétences et aux autorités locales (par exemple en matière d’accès au logement, à la nourriture, aux services), l’Unité Pastorale Nouvelle peut et doit donner un signe fort à la société tout entière : oui, le Christ, aujourd’hui présent et vivant, œuvre dans les marges de la société ; oui, il y privilégie encore les petits et les laissés pour compte.

Dans les diverses étapes de l’année « Renaissance », il est important que les considérations ci-dessus rappelées soient présentes : lors de la constitution du groupe porteur ; lors de la rédaction de l’enquête largement diffusée auprès de toute la population de l’UPN ; lors de la constitution, en lien avec l’évêque, de la charte que l’EAP aura pour mission de mettre en œuvre. Qu’il s’agisse ensuite de veiller à la pastorale des jeunes (mouvements de jeunesse traditionnels ou autres), des personnes âgées, des isolés, des malades, des marginaux et autres victimes de pauvretés, à la pastorale des sacrements et à la liturgie, à la catéchèse, à la formation, à la vie spirituelle, à la prière, à l’organisation des asbl et à leur lent regroupement, etc., c’est l’esprit ci-dessus esquissé qui devrait guider le fonctionnement et les prises de décision de l’EAP.