Proposée par Daniel Procureur

Derrière le mot « évangélisation » se dessine la mission première de l’Église dans le monde de ce temps : poursuivre la mission du Christ pour annoncer l’Évangile comme une bonne nouvelle qui concerne tous les humains et toutes les dimensions de leur être, sauver la Création pour la conduire au Père et inviter toute femme et tout homme à partager la vie divine. Aujourd’hui cependant, quand on parle d’évangélisation, se manifestent parfois des incompréhensions voire des réticences. Les quelques lignes de cette fiche sur l’évangélisation, dimension constitutive de la vie de l’Église, ont pour objectif d’inviter à approfondir positivement la question.

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1. Les Écritures

Les livres du Nouveau Testament (évangiles, actes, lettres apostoliques) sont traversés par cette conviction qu’avec le Christ, une nouveauté et une joie sans pareilles sont annoncées. En Jésus-Christ, c’est Dieu qui révèle son être profond, communion d’amour du Père, du Fils et du Saint-Esprit, c’est la grâce de Dieu qui est offerte à tous les hommes. En même temps, l’homme est révélé à lui-même, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, appelé à devenir enfant de Dieu, à partager la vie même de Dieu. En partant du Christ évangélisateur, les Écritures conduisent à l’Église évangélisatrice.

L’Évangile selon saint Marc, dès les premiers versets, indique que Jésus proclamait l’Évangile de Dieu et disait : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » (1, 14b-15). L’Évangile selon saint Matthieu se termine, lui, par un envoi en mission avec la promesse que le Ressuscité accompagnerait les disciples de sa présence. « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (28, 19-20) Les Actes des Apôtres sont aussi marqués par cette nécessité d’annoncer l’Évangile. Même la dispersion causée par les persécutions est l’occasion de proclamer le Christ. « Ceux qui avaient été dispersés allèrent de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle de la Parole. C’est ainsi que Philippe qui était descendu dans une ville de Samarie, y proclamait le Christ. » (8, 4-5)

La vie de l’Église primitive est marquée par la nécessité impérative d’annoncer l’Évangile. Les Juifs comme les païens sont les destinataires de cette bonne nouvelle. Cette joyeuse annonce (eu angelion, en grec) est capable de brûler les cœurs, de les convertir et de les retourner.

Les Évangiles ont d’ailleurs comme but premier de faire découvrir que la bonne nouvelle c’est la personne du Christ. Dans l’avant-dernier chapitre de l’Évangile selon saint Jean, cette conviction nous est rappelée : « Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom » (20,30-31)

2. L’évangélisation est d’abord la mission du Christ<

L’évangélisation ne repose pas d’abord sur l’annonce que nous pouvons faire de cette Bonne Nouvelle, mais sur le don que le Christ a fait de Lui-même, une fois pour toutes. C’est ainsi que l’évangélisation aujourd’hui par l’Église « achève » ou poursuit l’évangélisation réalisée, une fois pour toute, par le Christ (Col 1, 24).

L’évangélisation, c’est d’abord le salut que le Christ nous mérite par sa vie, sa mort et sa résurrection. C’est Lui qui évangélise en plénitude toute la Création et la tourne définitivement vers le Père. C’est donc surtout ce rapprochement inouï que le Christ opère entre le monde et le Père. Proposer au monde l’Évangile, c’est lui faire découvrir ce rapprochement et lui proposer d’y entrer pleinement, car le Christ est « venu pour que tous aient la Vie, la Vie en abondance » (Jn 10, 10).

Aujourd’hui encore, l’évangélisation repose sur l’œuvre du Christ, et nous avons la mission de la poursuivre du mieux que nous pouvons. Ainsi, nous avons à porter ce relèvement de l’humanité que le Christ a opéré : relèvement de tout homme, en particulier des plus faibles ; relèvement de tout l’homme, en lui rappelant sa pleine dignité de fils de Dieu ; relèvement de l’homme jusque dans l’union intime avec Dieu et l’unité du genre humain. Cela passe donc aussi par l’offrande continue du monde qu’à la suite du Christ, nous portons vers Dieu.

3. Permettre la rencontre du Christ.

Évangéliser, ce n’est pas d’abord annoncer un ensemble de vérités à croire, voire un message mais c’est permettre la rencontre et la communion avec le Christ qui est lui-même, en personne, la bonne nouvelle. Le Cardinal Godfried Danneels aime à dire : « Être chrétien, c’est d’abord s’attacher à une personne vivante : le Christ. Les valeurs, on les respecte et les observe. Le Christ, on l’aime et on le suit. »

Cette rencontre du Christ rejoint tous les aspects de la vie humaine et constitue une véritable expérience pour celui qui en bénéficie. Le Christ devient quelqu’un dans la vie de celui qui ose lui donner sa foi, au point que l’apôtre Paul osait dire : « Pour moi, vivre, c’est le Christ ». (Ph. 1, 21) Tout ce qui contribue à une rencontre authentique avec le Christ fait œuvre d’évangélisation. Il n’est pas exclusivement question d’un enseignement mais d’une expérience globale, car en Jésus, « Dieu s’adresse à tous les hommes en son surabondant amour comme à des amis (…) pour les inviter à partager sa propre vie » (Dei Verbum 2).

4. La vocation baptismale

Le baptême qui plonge le croyant dans la mort et la résurrection du Christ rappelle l’infinie dignité dont est recouvert celui qui devient chrétien. Au cours du baptême, au moment de l’onction avec le Saint-Chrême, la vocation prophétique de tout chrétien est rappelée[1]. Configuré au Christ par grâce, le chrétien est appelé à être témoin, à annoncer ce qu’il a expérimenté et découvert, ce qui le fait vivre.

5. Un document à (re)découvrir : Evangelii nuntiandi

L’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi[2] (EN) de Paul VI, écrite en 1975, suite au synode des évêques de 1974 consacré à l’évangélisation, demeure un document encore inspirant pour le début du XXIe siècle. À travers son développement, on peut y découvrir quelques intuitions stimulantes pour aujourd’hui. Un bel équilibre s’y manifeste invitant chacun à réfléchir et à donner le meilleur de soi-même.

Ce document est marqué par une profonde humilité : l’Église est au service d’une Bonne Nouvelle qui la dépasse de part en part, elle ne peut jamais se séparer du Christ, unie à lui comme le corps à la tête. « Évangélisatrice, l’Église commence par s’évangéliser elle-même. Communauté de croyants, communauté de l’espérance vécue et communiquée, communauté d’amour fraternel, elle a besoin d’écouter sans cesse ce qu’elle doit croire, ses raisons d’espérer, le commandement nouveau de l’amour. Peuple de Dieu immergé dans le monde, et souvent tenté par les idoles, elle a toujours besoin d’entendre proclamer les grandes œuvres de Dieu qui l’ont convertie au Seigneur, d’être à nouveau convoquée par lui et réunie. Cela veut dire, en un mot, qu’elle a toujours besoin d’être évangélisée, si elle veut garder fraîcheur, élan et force pour annoncer l’Évangile. » (n°15)

Pour l’évangélisation, EN rappelle l’importance primordiale du témoignage de la vie tout comme la nécessité d’un témoignage explicite. « L’Évangile doit être proclamé d’abord par un témoignage. Voici un chrétien ou un groupe de chrétiens qui, au sein de la communauté humaine dans laquelle ils vivent, manifestent leur capacité de compréhension et d’accueil, leur communion de vie et de destin avec les autres, leur solidarité dans les efforts de tous pour tout ce qui est noble et bon. Voici que, en outre, ils rayonnent, d’une façon toute simple et spontanée, leur foi en des valeurs qui sont au-delà des valeurs courantes, et leur espérance en quelque chose qu’on ne voit pas, dont on n’oserait pas rêver. Par ce témoignage sans paroles, ces chrétiens font monter, dans le cœur de ceux qui les voient vivre, des questions irrésistibles : Pourquoi sont-ils ainsi ? Pourquoi vivent-ils de la sorte ? Qu’est-ce — ou qui est-ce — qui les inspire ? Pourquoi sont-ils au milieu de nous ? Un tel témoignage est déjà proclamation silencieuse mais très forte et efficace de la Bonne Nouvelle. Il y a là un geste initial d’évangélisation. Les questions que voilà seront peut-être les premières que se poseront beaucoup de non chrétiens, qu’ils soient des gens à qui le Christ n’avait jamais été annoncé, des baptisés non pratiquants, des gens qui vivent en chrétienté mais selon des principes nullement chrétiens, ou des gens qui cherchent, non sans souffrance, quelque chose ou Quelqu’un qu’ils devinent sans pouvoir le nommer. D’autres questions surgiront, plus profondes et plus engageantes, provoquées par ce témoignage qui comporte présence, participation, solidarité, et qui est un élément essentiel, généralement le tout premier, dans l’évangélisation.

À ce témoignage, tous les chrétiens sont appelés et peuvent être, sous cet aspect, de véritables évangélisateurs. Nous pensons spécialement à la responsabilité qui revient aux migrants dans les pays qui les reçoivent. Et cependant cela reste toujours insuffisant, car le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, justifié — ce que Pierre appelait donner “ les raisons de son espérance ”—, explicité par une annonce claire, sans équivoque, du Seigneur Jésus. La Bonne Nouvelle proclamée par le témoignage de vie devra donc être tôt ou tard proclamée par la parole de vie. Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth Fils de Dieu ne sont pas annoncés. L’histoire de l’Église, depuis le discours de Pierre le matin de Pentecôte, s’entremêle et se confond avec l’histoire de cette annonce. À chaque nouvelle étape de l’histoire humaine, l’Église, constamment travaillée par le désir d’évangéliser, n’a qu’une hantise : qui envoyer annoncer le mystère de Jésus ? Dans quel langage annoncer ce mystère ? Comment faire pour qu’il retentisse et arrive à tous ceux qui doivent l’écouter ? Cette annonce — kérygme, prédication ou catéchèse — prend une telle place dans l’évangélisation qu’elle en est souvent devenue synonyme. Elle n’en est cependant qu’un aspect. » (n°21 et 22).

Est aussi rappelé, dans ce beau texte, que le cœur de l’Évangile, c’est le salut donné en Jésus-Christ, signe d’espérance pour l’humanité, œuvre d’humanisation et de libération. Les voies de l’évangélisation sont multiples : le témoignage de vie, la prédication, la liturgie de la Parole, la catéchèse, les moyens de communication, l’indispensable contact personnel, la vie sacramentelle et la piété populaire. L’œuvre d’évangélisation a une destination universelle, elle doit être marquée par un respect infini de chaque être et des cultures et ne jamais être liée à une quelconque forme de violence. Soucieuse du dépôt inaltérable de la foi qu’elle garde comme un trésor précieux, l’Église tout entière est missionnaire. Chacun de ses membres, de par son baptême ou son ordination, est appelé à rendre compte de l’espérance que suscite la rencontre du Christ.

EN se termine par un appel pressant à accomplir cette immense tâche de l’évangélisation en se mettant avec docilité sous le souffle de l’Esprit Saint. « Les techniques d’évangélisation sont bonnes mais les plus perfectionnées ne sauraient remplacer l’action discrète de l’Esprit. La préparation la plus raffinée de l’évangélisateur n’opère rien sans lui. Sans lui, la dialectique la plus convaincante est impuissante sur l’esprit des hommes. Sans lui, les schémas sociologiques ou psychologiques les plus élaborés se révèlent vite dépourvus de valeur. » (n°75).

L’évangélisation a besoin de témoins authentiques, artisans d’unité, serviteurs de la vérité, animés par l’amour du Christ et des hommes

6. Le prochain synode des Évêques

Prévu en 2012, la prochaine assemblée du synode des Évêques consacrera ses travaux à la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. Le texte préparatoire (lineamenta[3]) offre d’intéressantes pistes de réflexions. Après chaque chapitre figure un ensemble de questions que nos différentes instances pastorales pourraient accueillir avec profit.

L’introduction rappelle l’urgence d’une nouvelle évangélisation ainsi que le devoir d’éveiller. Le discernement doit être de mise pour évangéliser le monde d’aujourd’hui à partir de ses défis. De nouvelles situations et de nouveaux scenarios se présentent au travail d’évangélisation. De nouvelles façons d’être de l’Église sont à envisager dans un monde marqué par un besoin de spiritualité.

La rencontre et la communion avec le Christ sont le but de la transmission de la foi. L’Église a une place primordiale dans cette transmission et est invitée à vivre elle-même de la foi. La Parole de Dieu demeure un lieu privilégié d’éveil à la foi. La pédagogie de la foi, la manière de rendre compte ou raison de la foi figurent aussi parmi les soucis qui traversent la question de l’évangélisation.

Dans un chapitre intitulé « initier à l’expérience chrétienne », le document souligne le processus évangélisateur de l’initiation chrétienne. C’est tout l’être humain qui est concerné par cette expérience, parlant même d’une « écologie » de la personne humaine. Il se termine par un bel appel en lien avec la joie d’évangéliser : « nous devons affronter la nouvelle évangélisation avec enthousiasme. Apprenons la joie douce et réconfortante d'évangéliser, aussi lorsque l'annonce semble ne semer que des larmes (cf. Ps 126, 6). « Que ce soit pour nous – comme pour Jean-Baptiste, pour Pierre et Paul, pour les autres Apôtres, pour une multitude d’admirables évangélisateurs tout au long de l’histoire de l’Église – un élan intérieur que personne ni rien ne saurait éteindre. Que ce soit la grande joie de nos vies données. Et que le monde de notre temps qui cherche, tantôt dans l’angoisse, tantôt dans l’espérance, puisse recevoir la Bonne Nouvelle, non d’évangélisateurs tristes et découragés, impatients ou anxieux, mais de ministres de l’Évangile dont la vie rayonne de ferveur, qui ont les premiers reçus en eux la joie du Christ, et qui acceptent de jouer leur vie pour que le Royaume soit annoncé et l’Église implantée au cœur du monde. » (n° 225)

7. Un beau texte d’Eloi Leclerc

Dans les dernières pages de son petit livre intitulé « Sagesse d’un pauvre », le franciscain Eloi Leclerc livre quelques indications suggestives ce que c’est qu’évangéliser. Il rappelle la nécessité d’un infini respect et d’un amour profond des êtres.

« Le Seigneur nous a envoyés évangéliser les hommes. Mais as-tu déjà réfléchi à ce que c’est qu’évangéliser les hommes ? Évangéliser un homme, vois-tu c’est lui dire : Toi aussi, tu es aimé de Dieu dans le Seigneur Jésus. Et pas seulement le lui dire, mais le penser réellement. Et pas seulement le penser, mais se comporter avec cet homme de telle manière qu’il sente et découvre qu’il y a en lui quelque chose de sauvé, quelque chose de plus grand et de plus noble que ce qu’il pensait, et qu’il s’éveille ainsi à une nouvelle conscience de soi. C’est cela, lui annoncer la Bonne Nouvelle. Tu ne peux le faire qu’en lui offrant ton amitié. Une amitié réelle, désintéressée, sans condescendance, faite de confiance et d’estime réciproque.

Il nous faut aller vers les hommes. La tâche est délicate. Le monde des hommes est un immense champ de lutte pour la richesse et la puissance. Et trop de souffrances et d’atrocités leur cachent le visage de Dieu. Il ne faut surtout pas qu’en allant vers eux nous leur apparaissions comme une nouvelle espèce de compétiteurs. Nous devons être au milieu d’eux les témoins pacifiés du Tout-Puissant, des hommes sans convoitises et sans mépris, capables de devenir réellement leurs amis. C’est notre amitié qu’ils attendent, une amitié qui leur fasse sentir qu’ils sont aimés de Dieu et sauvés en Jésus-Christ. »[4]



[1] N., tu es maintenant baptisé(e) : Le Dieu tout puissant, Père de Jésus, le Christ, notre Seigneur, t’a libéré(e) du péché et t’a fait renaître de l’eau et de l’Esprit Saint. Désormais, tu fais partie de son peuple, tu es membre du corps du Christ et tu participes à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi. Dieu te marque de l’huile du salut afin que tu demeures dans le Christ pour la vie éternelle. Amen.

[2] Evangelii nuntiandi (Évangélisation et monde moderne), exhortation apostolique de Paul VI, 8 décembre 1975. On peut retrouver ce beau texte sur internet: http://www.vatican.va/holy_father/paul_vi/apost_exhortations/documents/hf_p-vi_exh_19751208_evangelii-nuntiandi_fr.html

[3] La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne, Lineamenta à la XIIIe assemblée générale ordinaire du Synode des Évêques, 2011. Ce texte est disponible sur internet : http://www.vatican.va/roman_curia/synod/documents/rc_synod_doc_20110202_lineamenta-xiii-assembly_fr.html

[4] Extrait de Sagesse d’un pauvre, Eloi Leclerc, Ed. Franciscaines, 13e éd., p.150-151.