Fiche proposée par André Minet

Le Concile Vatican II s’est déroulé il y a 50 ans. Il a donné de l’Église une double définition : l’Église est le sacrement du Christ dans le monde et elle constitue, au sein de l’humanité, le peuple de Dieu en marche vers le Royaume.

La notion de sacramentalité appliquée à l’Église permet de situer l’Église à la fois dans son rapport à Dieu et dans son rapport au monde. L’Église est appelée à être sur la route des hommes le signe vivant du salut en Jésus-Christ. L’Église est ainsi redécouverte dans son mystère profond et plus seulement définie par son aspect institutionnel.

Le Concile Vatican II souligne aussi avec force que l’Église n’est pas la seule affaire de quelques-uns qui la font fonctionner, tous les baptisés sont partenaires de sa mission. L’Église est le Peuple de Dieu dont chaque membre a une égale dignité. Chacun, selon sa vocation propre, est appelé à prendre part à la mission sacerdotale, prophétique et royale du Christ. Le Concile invite ainsi à passer résolument d’une Église qui jadis reposait sur le seul clergé à une Église qui repose sur la responsabilité de tous, dans la diversité et la complémentarité des charismes et des vocations de chacun. L’ecclésiologie de Vatican II est fondamentalement une ecclésiologie de communion.

1. L’Église, sacrement du Christ dans le monde

Pour éclairer la question de l’identité ecclésiale, le Concile Vatican II a apporté un éclairage essentiel qui renverse bien des perspectives. Il s’agit moins de considérer ce que fait l’Église que de rechercher ce qui fait l’Église. La définition de l’Église comme signe (sacrement) du Christ dans le monde met en avant que l’Église ne se définit pas d’abord par une série de tâches à accomplir mais par ce qu’elle est appelée à signifier au cœur de tout ce qui fait la vie.

Faire Église, c’est renvoyer à une réalité qui la dépasse infiniment : le Royaume de Dieu. C’est prendre part à une mission reçue d’un Autre : Jésus-Christ. L’Église n’existe que dans la dépendance de Jésus-Christ. C’est sa Parole qui est Bonne Nouvelle ; c’est son action qui sauve. « Je suis la Vigne et vous les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera beaucoup de fruit car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean 15,5). L’Église ne travaille donc pas pour son propre compte, elle est à la fois une servante inutile et indispensable. Servante inutile, car Dieu seul compte : c’est lui qui sauve et son Royaume déborde les frontières de l’Église ; servante indispensable, car Dieu compte sur elle : il l’a instituée pour être dans le monde un lieu privilégié où le salut est annoncé, célébré et vécu.

Faire Église, c’est porter le signe du Royaume de Dieu sur le chemin des hommes. La nature de l’Église est d’être missionnaire. «L’homme est la première route que l’Église doit parcourir pour accomplir sa mission » (Jean-Paul II, Le Rédempteur de l’homme, 14). À la suite du Christ venu pour que les hommes aient la vie en abondance (Jean 10,10), l’Église est fondamentalement appelée à une mission d’humanisation : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes » (Marc 1,17). La mission de l’Église comme celle du Christ est au service de la vie. Dans notre société où on aime poser la question de la qualité de la vie, l’Église est appelée à témoigner qu’elle trouve dans le Christ la source de la vie en plénitude.

Sacrement du Christ sur les routes du monde, l’Église apparaît comme un signe de contradiction car elle se doit d’être à la fois proche et autre.

  • D’abord par rapport au Christ : l’Église n’existe pas sans le Christ et cependant elle ne s’identifie pas à lui ; elle sait qu’elle doit toujours parfaire son union au Christ et qu’elle a toujours à se convertir au Royaume qu’elle annonce.
  • Ensuite par rapport au monde : tout en étant pétrie de la même pâte humaine que le monde, l’Église interpelle le monde, elle a une Bonne Nouvelle à lui apporter.

Parce qu’elle est sacrement du Christ sur la route des hommes, l’Église n’existe donc que dans la proximité et l’altérité (la différence) : elle vit par le Christ, avec lui et en lui, et pourtant elle ne se confond pas avec lui ; elle est dans le monde, et pourtant elle s’en distingue dans la mesure où elle fait signe.

Il est peut-être important de préciser que le mot « signe » ne désigne pas ici un simple signal ou une vague indication. Ce terme est à prendre dans le sens sacramentel qu’il revêt en théologie ; il signifie ce qu’il accomplit, il réalise ce qu’il signifie. L’Église est signe efficace du salut : « signe et moyen » dit le Concile Vatican II dans la Constitution dogmatique sur l’Église, (Lumen gentium, 1) et dans la Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, il est précisé que l’Église « manifeste et actualise tout à la fois le mystère de l’amour de Dieu pour l’homme » (Gaudium et spes, 45).

La visibilité de l’Église n’est pas une question de grand nombre, c’est avant tout une question de qualité de présence : l’Église fait signe quand elle conduit vers Celui qui donne sens à sa vie : « Dieu qui a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique […] non pas pour condamner le monde mais pour que par lui le monde soit sauvé » (Jean 3,16-17).

Jésus est la lumière des peuples (Lumen gentium, 1) ; sa clarté est toujours assez forte pour illuminer le monde (Jean 1,9 ; 12,46). L’Église peut en être le lampadaire ou le boisseau… Quel visage notre Église donne-t-elle au monde de notre temps ? De quoi, de qui nos communautés chrétiennes font-elles signe ? La vraie question à poser est celle de la qualité du signe que l’Église porte au monde : est-elle transparente à l’Évangile ou lui fait-elle écran ? La parole de Jésus est sans compromis : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel se dénature, comment redeviendra-t-il du sel ? Il n'est plus bon à rien : on le jette dehors et les gens le piétinent. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Matthieu 5,13-16).

2. L’Église, peuple de Dieu en marche

En présentant l’Église comme le peuple de Dieu, le Concile a voulu répondre à une triple préoccupation.

1.Souligner la dimension historique du mystère du salut.

La Bible l’atteste : le salut de Dieu n’est pas une réalité hors de l’espace et du temps, il s’insère dans l’histoire des hommes. L’Église prend place dans cette longue histoire du salut commencée avec Abraham, Moïse, David et les prophètes. Peuple de la Nouvelle Alliance scellée par le sacrifice du Christ, l’Église est le peuple de Dieu en marche au sein de l’humanité. Son pèlerinage se poursuit sur les routes du monde : c’est dire que l’Église n’est pas encore arrivée, elle a toujours à se convertir. Elle n’est pas le Royaume de Dieu pleinement advenu sur la terre mais elle s’efforce de l’annoncer en travaillant à son avènement.

Comme tout peuple, l’Église a une histoire, avec ses hauts et ses bas, avec ses grâces et ses pesanteurs. La notion de peuple de Dieu invite à avoir de l’Église une vision dynamique et non statique : l’Église est en marche. Cette présentation de l’Église permet en outre d’intégrer la dimension de fragilité qui l’affecte à certains moments de son histoire. L’Église n’est pas sans faille, ni sans faiblesse. Mais malgré les ombres qui peuvent la marquer, elle avance portée par force du Seigneur Ressuscité qui jamais ne l’abandonne et qui reste à jamais la Tête du corps qui est l’Église (Lumen gentium, 8).

2. Souligner la dimension universaliste du salut.

Quand Dieu se choisit un peuple, il ne l’isole pas du reste de l’humanité, il manifeste à travers lui l’alliance qu’il veut nouer avec tous. C’est dans ce contexte que le Concile Vatican II aborde la question de l’œcuménisme et du dialogue avec les autres religions ainsi qu’avec tous les hommes de bonne volonté en quête de vérité (Lumen gentium 13-17).

3. Souligner la mission commune à tous les baptisés.

Parler d’un peuple, c’est d’abord prendre en compte ce qui est commun à tous ses membres et ne commencer par souligner les différences. Avant de parler des vocations spécifiques dans l’Église (les ministres ordonnés, les religieux[ses], les laïcs), le Concile met en avant l’égale dignité de tous les baptisés au sein du Peuple de Dieu. Tous ceux qui ont reçu le baptême forment autour du Christ un peuple de prêtres, de prophètes et de rois. La liturgie baptismale le proclame au moment de l’onction avec le Saint Chrême qui suit le rite de l’eau : « N., tu as été baptisé ; le Dieu tout-puissant, Père de Jésus, le Christ, notre Seigneur, t’a libéré du péché et t’a fait renaître de l’eau et de l’Esprit Saint. Tu fais partie de son peuple, tu es membre du Corps du Christ et tu participes à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi » (Rituel du baptême des petits enfants, 221).

a/ Mission sacerdotale du peuple de Dieu – Le sacerdoce commun.

Unis au Christ, l’unique médiateur, tous les baptisés sont appelés à faire de leur vie une offrande agréable à Dieu et à lui consacrer le monde (Lumen gentium, 10-11 ; 34). « Vous aussi, soyez les pierres vivantes qui servent à construire le Temple spirituel, et vous serez le sacerdoce saint, présentant des offrandes spirituelles que Dieu pourra accepter à cause du Christ Jésus. […] Mais vous, vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple qui appartient à Dieu ; vous êtes donc chargés d'annoncer les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. Car autrefois vous n'étiez pas son peuple, mais aujourd'hui vous êtes le peuple de Dieu. » (1 P 2, 5.9-10).

Relèvent de cette mission sacerdotale de tous les baptisés : la vie spirituelle, la prière, les célébrations, les sacrements, toutes les réalités humaines vécues dans le souffle de l’Esprit et tout ce qui contribue à bâtir la communion dans le Christ.

À côté du sacerdoce commun de tous les baptisés, le Concile affirme qu’il y a place pour ce qu’il appelle le sacerdoce ministériel. Le ministère des évêques et des prêtres ne les met pas au-dessus de l’ensemble du peuple de Dieu mais en son sein pour l’éveiller et le soutenir dans la mise en œuvre de sa vocation baptismale. Ainsi, dit le concile, « le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel sont ordonnés l’un à l’autre » (Lumen Gentium, 10).

b/ Mission prophétique du peuple de Dieu.

Marchant à la suite de Jésus, le prophète par excellence, tous les baptisés sont appelés à dire Dieu par leur vie et à faire connaître à tous les hommes l’amour que Dieu leur porte (Lumen gentium, 12 ; 35). « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l'espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect » (1 P 3,15-16).

Relèvent de cette mission prophétique de tous les baptisés : l’annonce de la Parole sous toutes ses formes à travers tous les moyens de communication et avec le souci de rejoindre la diversité des cultures, la catéchèse, la présence dans les débats de société, l’engagement au nom de l’Évangile, le témoignage personnel et collectif.

c/ Mission royale du peuple de Dieu.

À la suite du Christ, régner c’est servir. Comme Jésus qui est « venu, non pas pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour la multitude » (Marc 10,45), l’Église à travers chacun de ses membres se doit de se faire solidaire de tous, des pauvres et des petits surtout (Lumen gentium, 9 ; 36 ; Gaudium et spes, 1).

Relèvent de cette mission diaconale de tous les baptisés : l’entraide fraternelle et le service de tous les êtres humains dans leurs besoins fondamentaux (santé, famille, travail, logement, instruction, justice, paix…) avec une attention particulière à ceux qui souffrent ou qui peinent.

Cette triple mission de l’Église, portée solidairement par l’ensemble des baptisés, c’est celle qui est évoquée dès le début de son histoire dans le livre des Actes : la communauté primitive était fidèle à la fraction du pain et aux prières, assidue à l’enseignement des apôtres et animée par un réel idéal de partage et de solidarité avec ceux qui sont dans le besoin (Actes 2,42-47 ; 4,32). Aujourd’hui encore, l’Église ne sera un signe vivant du salut dans le monde que s’il elle se bâtit dans la communion au Christ, le témoignage et la diaconie.