Homélie prononcée par Mgr Guy Harpigny, lors de la célébration d’ouverture du Synode diocésain, en la Cathédrale de Tournai, le samedi 22 septembre 2012. (Publiée dans Eglise de Tournai, Novembre 2012)

 

Frères et Sœurs,

Nous sommes régulièrement aux prises avec trois idées reçues.

 

Trois idées reçues

Depuis des décennies, nous entendons dire, avec force, que Dieu veut que tous les êtres humains soient sauvés. Nous comprenons confusément que le salut de tous les hommes est déjà réalisé et nous avons l’impression que ce salut se fait indépendamment de nous. Dans sa miséricorde, Dieu ne va-t-il pas pardonner à tous le mal qu’ils auront commis, même s’il n’y a pas de demande de pardon ?

Depuis des décennies, nous entendons dire que toutes les religions mènent à Dieu, comme des sentiers différents conduisent à l’unique sommet de la montagne. Pouvons-nous encore revendiquer une vérité unique sur Dieu ? Toutes les religions ne perçoivent-elles pas une facette de la vérité ? Pouvons-nous encore imaginer qu’il n’y a qu’une seule vérité ? N’avons-nous pas à devenir tolérants à l’égard des multiples convictions qui ont cours sur la planète terre ?

Depuis des décennies, depuis le XVIème siècle même, les religions sont souvent présentées comme des sources d’intolérance, qui entraînent la violence. Dès qu’il y a un conflit quelque part sur la planète, on a pris l’habitude d’en chercher les causes religieuses.

Trois interrogations des chrétiens

Devant ces trois aspects de l’évolution des mentalités, nous sommes parfois désarçonnés.

Si Dieu veut le salut de tous les êtres humains et s’il est sans doute capable d’y arriver,  à quoi servons-nous, nous, les chrétiens ? Avons-nous encore à témoigner de cette volonté de salut ? Avons-nous à vivre, dès aujourd’hui, du salut proposé par Dieu ?

Si toutes les religions mènent au même Dieu, pourquoi rester dans la religion chrétienne, dans l’Eglise catholique ? Faut-il vraiment être membre de l’Eglise catholique pour connaître et aimer Dieu ? L’Eglise catholique est-elle encore un chemin valable pour atteindre Dieu ? Pourquoi ne pas choisir dans les diverses religions ce qui me convient à moi pour trouver le bonheur ? L’Eglise catholique n’a-t-elle pas fait son temps ? Ne va-t-on pas trouver mieux ailleurs pour être en phase avec la mentalité des jeunes générations ?

Si les religions, à un moment ou à un autre, provoquent la violence, pourquoi rester membre d’une religion ?  Avons-nous le droit d’intégrer nos enfants dans une religion ? L’avenir n’est-il pas dans des convictions libérées des religions ?

Appel à un discernement dans la foi

Au milieu de ces interrogations, une réflexion en profondeur sur la nature et la mission de l’Eglise est la bienvenue. En effet, devenir chrétien, être membre de l’Eglise, annoncer l’Evangile à toutes les nations, ce n’est pas un projet qui vient de nous, ce n’est pas une entreprise qui vient des hommes. A la source, nous trouvons le mystère de Dieu et de son dessein de salut. C’est en nous situant devant ce mystère, tel qu’il nous est révélé par la Parole de Dieu, que nous pouvons, dans l’humilité et la confiance, découvrir notre identité et notre mission.

Témoignage des catéchumènes

Pour nous accompagner dans cette recherche, nous avons aujourd’hui des personnes qui, à l’âge adulte, demandent de devenir disciples du Christ et membres de l’Eglise. Comment se fait-il que ces personnes, qui n’ont pas baigné dans une culture chrétienne, dans une famille chrétienne, découvrent l’appel à changer de vie en laissant éclairer leurs pas par la lumière de la Parole de Dieu ? Le témoignage des catéchumènes, des néophytes et des nouveaux membres de l’Eglise m’a beaucoup aidé pour discerner les questions que j’ai proposées pour le synode diocésain. En effet, une fois que ces personnes ont reçu les sacrements de l’initiation chrétienne, en quel lieu pourront-elles continuer à écouter la Parole de Dieu et à participer à l’eucharistie ? Quelle est la communauté de fidèles qui va accueillir les nouveaux chrétiens ? Où ces nouveaux chrétiens vont-ils se ressourcer pour témoigner de l’Evangile dans leur famille et dans les autres milieux de vie ?

Dieu, notre Sauveur, veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité

La célébration d’ouverture du synode diocésain nous plonge dans le mystère du dessein d’amour de Dieu en fixant notre regard sur le mystère pascal du Christ et sur le don de l’Esprit Saint.

Il est vrai que Dieu veut le salut de tous les êtres humains. C’est une formule de l’apôtre Paul dans la première lettre à Timothée : Je recommande (…) que l’on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâce, pour tous les hommes, pour les rois et tous ceux qui détiennent l’autorité, afin que nous menions une vie calme et paisible en toute piété et dignité. Voilà ce qui est beau et agréable aux yeux de Dieu, notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car il n’y a qu’un seul Dieu, qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes, un homme : Christ Jésus, qui s’est donné en rançon pour tous. Tel est le témoignage qui fut rendu aux temps fixés et pour lequel j’ai été, moi, établi héraut et apôtre – je dis vrai, je ne mens pas – docteur des nations dans la foi et la vérité (1 Timothée 2, 1-7).

Le soir de Pâques

Dans l’évangile qui vient d’être proclamé, nous sommes au soir du premier jour de la semaine, après la crucifixion et l’ensevelissement de Jésus. Nous ne sommes pas n’importe où. Nous sommes dans un lieu où, en l’absence de Thomas, les disciples sont réunis. Ils ont verrouillé les portes car ils ont peur de ceux qui ont condamné Jésus à mort.

Jésus vient au milieu d’eux. Nous imaginons la joie des disciples. Le Crucifié qui a été enseveli est vivant. Le Ressuscité donne la paix à ceux qui ont peur. C’est dans la joie et la paix que Jésus dit : De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Les disciples participent, de manière mystérieuse, à la mission de Jésus. Celui-ci répand sur eux son souffle en disant : Recevez l’Esprit Saint. La participation mystérieuse à la mission de Jésus va jusqu’à la rémission des péchés.

Comment ne pas évoquer ici la parole de Jean le Baptiste, à propos de Jésus, au début de l’évangile de Jean : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (…). J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, c’est lui qui m’a dit : Celui sur lequel tu verras l’Esprit descendre et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint (Jean 1, 29-33).

L’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde donne l’Esprit Saint à ses disciples afin qu’ils participent de manière mystérieuse à sa mission. Eux aussi vont baptiser dans l’Esprit Saint et remettre les péchés.

Dieu a ouvert aux païens la porte de la foi

Quelques années après le soir de Pâques à Jérusalem, Barnabé et Saul participent, à Antioche de Syrie, à l’assemblée des chrétiens. Un jour qu’ils célébraient le culte du Seigneur et qu’ils jeûnaient, l’Esprit Saint dit : Réservez-moi Barnabé et Saul pour l’œuvre à laquelle je les ai appelés (Actes 13, 1-2). Envoyés en mission par le Saint-Esprit, Barnabé et Saul vont dans l’île de Chypre et en Asie Mineure. S’adressant aux Juifs et aux païens, ils annoncent le mystère du Christ. Beaucoup deviennent croyants. Le témoignage de Barnabé et de Paul suscite aussi l’opposition. Paul est même lapidé dans la ville de Lystre.

Au terme de ce long périple d’évangélisation, Paul et Barnabé reviennent à Antioche. Aux membres de l’Eglise d’Antioche, ils racontent tout ce que Dieu a fait avec eux, et comment Dieu a ouvert aux nations païennes la porte de la foi. Le mystère du Christ n’est pas seulement annoncé aux membres de la tradition juive, mais aussi aux nations païennes. Nous voyons l’accomplissement de la parole du Ressuscité à ses disciples, dans l’évangile de Matthieu : De toutes les nations faites des disciples (Matthieu 28, 19).

Liturge du Christ pour les nations païennes

Alors qu’il évangélise nombre de nations en Asie Mineure, en Macédoine et en Grèce, Paul rédige et dicte quelques lettres. Celle qu’il écrit aux Romains commence par ces mots : Paul, serviteur de Jésus Christ, appelé à être apôtre, mis à part pour annoncer l’Evangile de Dieu. Cet Evangile, qu’il avait déjà promis par ses prophètes dans les Ecritures saintes, concerne son Fils, issu selon la chair de la lignée de David, établi, selon l’Esprit Saint, Fils de Dieu avec puissance par sa Résurrection d’entre les morts, Jésus Christ notre Seigneur. Par lui nous avons reçu la grâce d’être apôtres pour conduire à l’obéissance de la foi, à la gloire de son nom, tous les peuples païens, dont vous êtes, vous aussi que Jésus Christ a appelés (Romains, 1-6).

Dans cette lettre, Paul présente une synthèse du dessein de Dieu en ce monde et il situe son ministère d’apôtre : Si (…), dans cette lettre, je me suis permis sur certains points de raviver votre mémoire, c’est en vertu de la grâce que Dieu m’a donnée. Cette grâce, c’est d’être ministre de Jésus Christ pour les nations païennes, avec la fonction sacrée d’annoncer l’Evangile de Dieu, pour que les païens deviennent une offrande acceptée par Dieu, sanctifiée par l’Esprit Saint. En Jésus Christ, j’ai donc de quoi m’enorgueillir pour ce qui est du service de Dieu. Car je n’oserais pas parler, s’il ne s’agissait pas de ce que le Seigneur a mis en œuvre par moi pour amener les païens à l’obéissance de la foi : la parole et les actes, la puissance des signes et des prodiges, la puissance de l’Esprit Saint (Romains 15, 15-19).

Paul décrit son ministère comme une fonction sacrée, celle d’être liturge du Christ pour les nations païennes. Annoncer l’Evangile de Dieu a pour but de faire des païens une offrande acceptée par Dieu, sanctifiée par l’Esprit Saint.

Le synode diocésain est inscrit dans cette dynamique.

Toute initiative ecclésiale se fonde sur la personne du Christ et se laisse conduire par l’Esprit Saint en vue de manifester l’amour de Dieu, le Père, pour toute l’humanité. C’est dans ce sens que les quatre thèmes de travail sont posés au synode diocésain.

Je remercie du fond du cœur les membres des équipes synodales pour leur contribution au travail de l’assemblée synodale. Je remercie les membres de l’assemblée synodale d’avoir accepté d’en faire partie.

Puisse l’Esprit Saint nous inspirer afin que nous puissions proposer des orientations pour l’annonce de l’Evangile dans la province de Hainaut.

Entrer dans le mystère pascal, l’heure du Christ

Demandons au Christ de nous faire entrer dans son « heure », comme le suggère l’évangile de Jean. Dans l’exhortation apostolique post-synodale Sacramentum Caritatis (22 février 2007), le Pape Benoît XVI écrit : A travers le Sacrement de l’Eucharistie, Jésus fait entrer les fidèles dans son heure ; il nous montre ainsi le lien qu’il a voulu entre lui et nous, entre sa personne et l’Eglise. En effet, le Christ lui-même, dans le Sacrifice de la croix, a engendré l’Eglise comme son épouse et son corps (…). La possibilité, pour l’Eglise, de faire l’Eucharistie est complètement enracinée dans l’offrande que le Christ a faite de lui-même. Nous découvrons ici aussi un aspect convaincant de la formule de saint Jean : Il nous a aimés le premier (Sacramentum Caritatis, 14).

Accueillons Celui qui donne sa vie par amour pour tous les hommes. C’est lui, le pasteur, qui appelle chaque brebis par son nom. Il marche à leur tête et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix. C’est lui, le pasteur, qui nous dit aujourd’hui : Je suis la porte des brebis (…). Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé (…). Moi, je suis venu pour que tous les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance (Jean 10, 7-10).

Avec Marie et tous les saints, invoquons le Seigneur et confions-lui la démarche de notre Eglise diocésaine. Que les saints du ciel, ceux du diocèse en particulier, intercèdent pour que le synode diocésain renforce notre communion dans la joie et la paix.

+ Guy Harpigny,
Evêque de Tournai