Conférence prononcée par le Prof. Arnaud Join-Lambert (UCL), à l'ouverture du synode diocésain de Tournai, le 22 septembre 2012.

 

En synode sur le seuil de la maison

Quel est le point commun entre Tournai et Washington ? J’ajoute quelques autres lieux : Matadi, Isiro et Lubumbashi en République démocratique du Congo, Troyes, Annecy et Bayeux en France, Ipiales en Colombie, Chilpacingo au Mexique, Paraná en Argentine, Douala et Mamfe au Cameroun, Lichinga et Maputo au Mozambique, Chilaw au Sri Lanka, Broken Bay en Australie, Potenza et Trieste en Italie, Floriano, Frederico Westphalen, Paraíba, Porto Nacional et Goiania au Brésil, Port-Gentil au Gabon, Bouake en Côte d’Ivoire, Lafia au Nigeria, Masaka en Ouganda, Vác en Hongrie, Deagu en Corée du Sud, Siedlce en Pologne, Clogher en Irlande, Viseu au Portugal, Ranchi en Inde ? Ce sont 34 diocèses en synode, certains au début, d’autres à la fin de leur processus. A chaque fois, des milliers de catholiques s’engagent dans des rencontres, des réflexions, des liturgies pour faire grandir l’Église du Christ un peu partout sur notre planète.

Une synodalité tournaisienne sans synode

Ce synode diocésain de Tournai, le premier en Belgique depuis le concile Vatican II, est un évènement. On l’a beaucoup dit, et c’est vrai. Il prend place dans ce vaste courant qui transforme en profondeur l’Église catholique. Pourtant, on ne l’a pas attendu pour mettre en œuvre une synodalité dans le diocèse de Tournai. Les épiscopats de Mgr Himmer et Mgr Huard sont marqués par la transformation progressive des institutions diocésaines portées uniquement par des pretres en une Église locale du Peuple de Dieu, où tous les baptisés sont directement concernés, ainsi que l’ont voulu les évêques à Vatican II. Les conseils diocésains et paroissiaux, que ce soit pour les finances ou la pastorale, sont un bel exemple de cette évolution. Le Processus « Chemins d’Église » de 1993 à 1997 est une sorte de sommet de cette synodalité sans synode. Elle s’est déployée ensuite dans la démarche « Renaissance »  de renouvellement des structures ecclésiales au niveau local, et par l’assemblée diocésaine. Y aurait-il une pluvalue d’un synode par rapport à ce qui a été vécu depuis 50 ans dans le diocèse ? Je ne crois pas que la question soit bien posée ainsi ? Comme théologien et observateur extérieur au diocèse, je perçois le synode dans la continuité de cette synodalité qui a peu à peu imprégnée l’Église qui est dans le Hainaut.

J’aimerai insister sur quatre dimensions théologiques du synode.

 

Le mot « synode » lui-même

Vous le connaissez bien depuis le lancement en 2011 et grâce à votre engagement dans le travail des équipes synodales. Le « synode » ou sunodos  vient du grec classique, composé de sun qui signifie « ensemble », et de odos provenant du dialecte attique, qui signifie « le seuil de la maison ». Le mot synode désigne littéralement le fait de franchir le même seuil, de demeurer ensemble, donc de se réunir.

C’est aussi pour cela que l’ouverture formelle du synode est plus qu’un simple lancement. Chacun de nous a franchi le seuil de la maison. Et quelle maison ! Toute la tradition chrétienne depuis l’antiquité est unanime. Les évêques et les prêtres se réunissent en synode dans les cathédrales. Bien entendu, ce sont les plus grands édifices disponibles. Mais la portée est surtout symbolique. La cathédrale est l’église par excellence. L’unique église nécessaire et suffisante pour qu’une portion du peuple de Dieu se réunisse en assemblée et constitue le corps du Christ en un lieu. N’oublions pas qu’il suffirait qu’il n’y ait qu’un seul prêtre, alors évêque, pour qu’il y ait un diocèse. Je rappelle aussi qu’un diocèse est une portion de l’Église universelle. A ce titre, il ne manque rien de l’Église catholique dans ce lieu. Tout y est. La seule condition pour être bien catholique est d’être en communion avec les autres Églises locales. Telle est la raison de la profession de foi demandée aux membres d’un synode.

Cela donne une dignité tout à fait exceptionnelle à ce que vous faites en célébrant un synode. Ce n’est rien de moins important qu’un concile. D’ailleurs le mot concile signifie exactement la même chose que le synode, même si l’usage a introduit des différences d’amplitude.

Ajoutons ici une interprétation courante du « synode » comme « marche ensemble », à partir de hodos qui signifie « chemin ». Faire route ensemble caractérise aussi les synodes diocésains depuis le concile Vatican II, processus de six mois à trois ans en général, voire beaucoup plus. Le synode de Tournai conjugue très bien ces deux étymologies : d’une part le cheminement ensemble commencé il y a un an, d’autre part des assemblées qui vont bientôt se succéder.

 

Célébrer le synode

Se rassembler dans la cathédrale transforme visiblement l’évènement synodal en une liturgie. Le verbe traditionnel est d’ailleurs « célébrer » un synode. Ce n’est pas seulement l’ouverture qui est une liturgie, mais l’entièreté du processus. Les quatre assemblées synodales seront des liturgies au sens fort du terme : des actions du peuple, convoquées par Dieu créateur et père, animées par l’Esprit Saint, pour que l’Église soit toujours plus le corps du Christ, bonne nouvelle pour les femmes et les hommes habitant dans le Hainaut.

Cela peut sembler abstrait ou idéaliste. C’est en tout cas la foi de l’Église depuis qu’elle se réunit en synodes et en conciles, donc depuis le milieu du 3e siècle. Le Cérémonial des Évêques, livre liturgique qui organise les célébrations présidées par un évêque, témoigne clairement que les conciles et les synodes sont plus que de simples débats sociaux, organisationnels ou disciplinaires. Ils sont, jusque dans leur fondement, un processus spirituel « movente Spiritu Sancto » (§ 1169), « sous la poussée de l’Esprit Saint ».

 

« L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé »

Cette dimension liturgique a des conséquences très importantes. Elle permet les audaces les plus folles, dans la continuité de la déclaration attribuée aux apôtres réunis à Jérusalem dans le livre des Actes au chapitre 15 verset 28 : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé ». Ce n’est pas un pluriel de majesté, que pourrait se répproprier un évêque prince de l’Église. C’est bien le pluriel de l’assemblée.

Qui donc est ce nous ? Certes, il s’agit dans le texte biblique des apôtres et de quelques délégués qui sont des anciens, des presbytres. Il y aurait en quelque sorte des membres de droit et des membres élus. Le processus de tension ou d’incertitude sur la conduite à tenir dans l’Église aboutit à cette réunion de personnes choisies et désignées par les communautés locales « à l’unanimité » (Ac 15, 22). Il y a là une expression très forte de la synodalité.

Nous avions travaillé ce texte lors de la journée des membres des EAP à Soignies le 2 avril 2011. Je ne peux que vous inviter à retourner souvent à ce texte.

 

« En Toi notre unité »

La célébration liturgique nous livre une autre clé, que vous connaissez bien désormais, contenue dans la prière synodale de l’Adsumus, Seigneur Esprit Saint, nous voici devant toi. Cette prière multiséculaire nous introduit dans le grand réalisme ecclésial. Seul l’Esprit Saint peut aider une communauté de baptisés à dépasser les tendances bien humaines pouvant entraver le bon déroulement de l’assemblée. Comme à Soignies en avril 20211, j’aime bien rappeler ce réalisme de la foi des anciens, implorant l’Esprit Saint de les préserver de l’ignorance, la partialité, la recherche d’un avantage personnel, la complaisance envers quelqu’un. Le synode est un chemin de conversion personnel, et pas seulement un exercice communautaire. On est très loin d’une assemblée parlementaire ou d’un conseil d’administration. La conversion sans cesse à reprendre par chaque baptisé est la condition pour construire une Église véritablement signe et moyen de salut pour tous les hommes, « comme un sacrement », ainsi que le proclame le concile Vatican II. La prière amène alors à demander à l’Esprit Saint de réaliser lui-même l’unité à laquelle nous aspirons. La prière de l’Adsumus est un résumé du synode comme liturgie. C’est un chemin de la conversion à la communion. On pourrait dire la même chose de la dynamique de chaque eucharistie qui nourrit ainsi toute notre vie chrétienne qui est une conversion jamais achevée, vers une communion sans cesse à approfondir. Cela dit ainsi toute l’importance pour des membres d’un synode de célébrer ensemble l’eucharistie, comme aujourd’hui.

 

Revenons à notre étymologie. Vous avez franchi ensemble le seuil de la maison cathédrale, maison de famille des catholiques du diocèse. Je vous adresse un souhait. Que vos assemblées synodales soient fructueuses, d’une fécondité qui fasse découvrir le chemin de cette maison à toutes celles et tous ceux qui ont soif de foi, d’espérance et d’amour.