Editorial publié dans Eglise de Tournai (Octobre 2012). Le titre est tiré de Jean XXIII, Bulle d’indiction du deuxième concile du Vatican Humanae salutis, 25 décembre 1961.

Le 11 octobre 1962, le pape Jean XXIII lit un discours aux 2540 évêques et supérieurs généraux du monde entier réunis dans la basilique Saint-Pierre à Rome, face aux caméras de télévision qui, en live, s’adressent à des millions de téléspectateurs. Il commence par ces mots : Vénérables Frères, Notre sainte Mère l’Eglise est dans la joie. Par une faveur particulière de la divine Providence, le jour si attendu est arrivé où, sous la protection de la sainte Mère de Dieu dont nous fêtons aujourd’hui la Maternité, s’ouvre solennellement, auprès du tombeau de saint Pierre, le IIème Concile œcuménique du Vatican.

Cinquante ans plus tard, nous faisons, dans la joie, mémoire de l’ouverture du Concile Vatican II. Et nous avons la chance de participer à ce que le langage technique appelle la réception de Vatican II.

Célébration du concile

Le travail réalisé à Rome de 1962 à 1965 est immense. La prière est intense. Les contacts entre les pères conciliaires, les experts, les médias, les représentants des diverses confessions chrétiennes et des mondes culturels du monde entier sont merveilleux. Ceux qui ont vécu à Rome, fût-ce quelques semaines, en ce temps-là, parlent du souffle de Vatican II. Beaucoup sont persuadés d’entrer dans une ère nouvelle de l’Eglise catholique. En même temps, les médias s’informent auprès des ténors de l’assemblée conciliaire pour exposer les enjeux, les défis, les difficultés, les orientations fondamentales prises au moment des votes. Des experts font le point pour les évêques et les supérieurs généraux. Parmi les lectures présentées de l’événement conciliaire, nous connaissons bien celle qui met en lumière une majorité ouverte à la modernité et une minorité soucieuse de garder la spécificité de l’impact de l’Eglise au milieu des erreurs du monde.

Tous les documents qui émanent de Vatican II sont à recevoir dans la foi, avec un sens ecclésial fort, c’est-à-dire en faisant confiance dans le travail de discernement des pères conciliaires. Selon les défis rencontrés depuis cinquante ans, l’accent a été mis sur tel ou tel aspect de l’un ou l’autre document. C’est normal. Et nous savons aussi que quelques-uns regrettent certaines positions prises par le Concile. Cette attitude, il faut le dire franchement, ne fait pas confiance au magistère de l’Eglise. Sous prétexte de protéger l’Eglise de ses erreurs, cette attitude juge ceux qui, unis dans la foi et en communion avec le Successeur de Pierre, témoignent de la vérité de l’Evangile.

Il est encore trop tôt pour appréhender tout ce que Vatican II apporte à l’Eglise. N’empêche, des réalités fondamentales sont d’ores et déjà reconnues. La Parole de Dieu, qui est le Christ, est au cœur de la mission de l’Eglise. D’où l’invitation à lire les Ecritures et à en vivre, à la lumière de la foi. D’où l’invitation à transmettre la Parole de Dieu, à l’annoncer à tous (Dei Verbum). La nature et la mission de l’Eglise dans la société, comme sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain (Lumen Gentium). La présence et l’action de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui telles que le concile l’envisage non seulement pour les membres de l’Eglise mais aussi pour tous les hommes (Gaudium et Spes). La signification profonde de la liturgie qui contribue au plus haut point à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Eglise (Sacrosanctum Concilium).

Plusieurs documents présentent la vocation et la mission particulière de membres du peuple de Dieu (les laïcs ; la vie consacrée ; les prêtres, leur ministère, leur vie, leur formation ; les évêques) ou encore des aspects de la mission de l’Eglise (moyens de communication sociale ; éducation chrétienne ; activité missionnaire) ou encore la spécificité de l’une ou l’autre tradition ecclésiale (Eglises orientales catholiques).

Ce qui apparaît comme des pas importants se manifeste dans trois documents : l’œcuménisme (unité des chrétiens) ; les religions non-chrétiennes ; la liberté religieuse. En raison de recherches approfondies en théologie fondamentale et en raison de liens nouveaux avec les promoteurs de l’œcuménisme, le concile a présenté de manière nouvelle la recherche de l’unité des chrétiens. Les délégués fraternels des Eglises et des communautés ecclésiales, invités au concile, ont pu apprécier les progrès réalisés. Cela a été plus difficile pour les religions non-chrétiennes. Nous avons ici un premier texte conciliaire sur le sujet. Quant à la liberté religieuse, elle s’inscrit dans une nouvelle approche du témoignage de l’Eglise dans la société traversée par des courants philosophiques et religieux très divers.

Outre les documents, nous avons à prendre en compte bien d’autres aspects. Tout d’abord les messages et les actes des deux papes du concile : Jean XXIII et Paul VI.

Jean XXIII, dont l’autorité grandissait au fur et à mesure de son pontificat, intervient lors de la crise de Cuba en octobre 1962, en faveur de la paix. Il a été entendu. Le pape insiste dès le début sur l’unité de l’Eglise, la recherche de l’unité des chrétiens.

Paul VI, fort apprécié par Jean XXIII lorsqu’il était archevêque de Milan, décide de continuer la célébration de Vatican II. Il entreprend plusieurs voyages : en Terre sainte (janvier 1964), où il rencontre le Patriarche œcuménique de Constantinople Athénagoras ; à Bombay (décembre 1964) où il rencontre des représentants des religions non-chrétiennes ; à l’O.N.U. (octobre 1965) où il fait un discours retentissant avec la formule : L’humanité devra mettre fin à la guerre ou c’est la guerre qui mettra fin à l’humanité.

Enfin, le concile a donné deux messages destinés à tous les hommes. Le 20 octobre 1962, les évêques annoncent trois choses : toute autorité qui s’exerce dans l’Eglise est avant tout un service ; la prédication de l’Evangile s’adresse par priorité au plus humbles, aux plus pauvres et aux plus faibles ; la primauté de la charité exige qu’une place importante sera donnée aux problèmes terrestres (la paix entre les peuples ; la justice sociale). Le 8 décembre 1965, le jour de la clôture du concile, des messages sont adressés aux gouvernants ; aux hommes de la pensée et de la science ; aux artistes ; aux femmes ; aux travailleurs ; aux pauvres, aux malades, à tous ceux qui souffrent ; aux jeunes.

Réception

En général, il faut beaucoup de temps pour qu’un concile soit reçu, accueilli et mis en pratique. En cinquante ans, beaucoup d’aspects de la doctrine conciliaire ont été présentés et mis en œuvre. Certains ont craint une période de mise en veilleuse. D’autres ont estimé qu’on n’allait pas assez vite. En tout cas, il est impossible de s’opposer à l’Esprit Saint. Ceux qui discernent voient des lignes de fond qui, selon les défis nouveaux de l’annonce de l’Evangile, insistent sur l’un ou l’autre aspect. Parmi les moments qui permettent de voir des étapes importantes, nous avons les synodes des évêques, dont celui de 1985, qui marque les vingt ans de la clôture de Vatican II. Le mot-clé qui en est sorti est celui de communion, pour parler de l’Eglise, alors que, jusque-là, on pensait surtout au peuple de Dieu. Jean-Paul II n’a pas cessé de mettre en avant le terme d’évangélisation. Il pensait non seulement aux régions du monde qui attendent l’annonce de l’Evangile, mais aussi aux régions d’Europe qui étaient entrées dans une culture sans référence à Dieu.

Benoît XVI est davantage attentif à la recherche de la vérité sur Dieu et sur l’être humain. Dans sa première encyclique Deus Caritas est (2005), il situe bien l’eros et l’agapè dans la conception de l’être humain. Texte admirable. L’encyclique Caritas in veritate (2009) prolonge la réflexion sur le développement humain intégral. Une des lignes de fond pour la réception de Vatican II réside bien dans le service que l’Eglise rend à l’humanité tout entière, en témoignant du don que le Père fait en nous donnant son Fils, devenu chair.

Qui reçoit Vatican II ?

Le 2 septembre dernier, j’ai participé, dans le cadre des Inattendues, à Tournai, à un dialogue interreligieux avec André Azoulay (conseiller juif du roi Mohammed VI au Maroc), Haïm Korsia (grand rabbin aux forces armées en France), Hassan Houdan (président de l’association islamique et culturelle du Tournaisis) et Luc Ferry (athée). La veille, j’avais pu échanger brièvement avec Luc Ferry. Le 2 septembre, avant le colloque, nous avons parlé durant un quart d’heure. Ma surprise était grande lorsqu’il m’a annoncé qu’il écrivait un ouvrage avec le Cardinal Ravasi (président du conseil pontifical pour la Culture, à Rome) sur la première encyclique de Benoît XVI. Luc Ferry est, en effet, persuadé que nous sommes entrés dans une nouvelle étape de l’histoire de l’humanité qui est celle de l’amour. La réflexion de Benoît XVI est réellement intéressante. Ensuite, Luc Ferry m’a dit qu’il appréciait vraiment une autre encyclique, qui marque également un moment décisif. Il s’agit de Fides et Ratio (1998), de Jean-Paul II.

Durant les débats du dialogue interreligieux, Haïm Korsia, dans le feu de l’action, exposa avec force l’apport déterminant de Vatican II. Il fut relayé par Luc Ferry et André Azoulay. Car, disaient-ils tous les trois, Vatican II, ce n’est pas seulement pour les catholiques, c’est pour tout le monde, quelles que soient les convictions ! Nous revendiquons, nous aussi, le rôle de Vatican II dans la société actuelle.

Cela m’a fait réfléchir. Et cela m’a encouragé à demander le don de l’Esprit pour entrer encore davantage dans la réception de Vatican II.

+ Guy Harpigny,
Evêque de Tournai